Tout le monde n’a pas la chance d’avoir des parents révolutionnaires

Publié par Agnesb62 le

Je me souviens d’un film, dont le titre était, « Tout le monde n’a pas la chance d’avoir des parents communistes », avec Josiane Balasko.

Laurence Debray peut dire la même chose, en changeant uniquement le mot « communiste » en « révolutionnaire » ou « trotskystes ». Fille de Régis Debray et d’Élisabeth Burgos, de double ascendance française et vénézuélienne, il faut admettre, après lecture de son ouvrage Fille de révolutionnaires qu’elle a quelque peu pris la tangente en comparaison du parcours de ses parents.

Laurence Debray a eu de la chance. Elle aurait pu virer schizophrène, écartelée entre plusieurs cultures, plusieurs pays, plusieurs modes de pensée et d’éducation. Ses grands-parents paternels étaient des grands bourgeois parisiens ; son père, malgré ou à cause de ses origines sociales, fut un véritable révolutionnaire parti combattre pour ses idéaux avec Cuba et le Che ; sa mère, descendante d’une vieille famille terrienne vénézuélienne, a dès le début été partisane du projet castriste, avant d’œuvrer avec les autorités françaises à la libération de Régis Debray – qu’elle épousera lors de sa détention de quatre années en Bolivie tandis qu’il est condamné à trente ans de prison –, puis de soutenir Allende et diriger la maison de l’Amérique Latine.

On va synthétiser avec la 4ème de couv.

« Pourquoi m’avoir exclue de leur histoire ? Voulaient-ils m’épargner le rôle asservissant de gardienne du temple ? Ou était-ce parce que je ne me montrais pas à la hauteur de la légende ? La culpabilité du rescapé les empêchait-elle de se confier ? D’un commun accord, ils ne tenaient pas à me relier à leur passé. J’aime à croire qu’ils voulaient m’en protéger. »
Fille de Régis Debray et d’Elizabeth Burgos, dont l’aventure commune a toujours gardé sa part de mystère, l’auteur les raconte, comme les héros d’un film d’aventure au scénario romantique, parfois dramatique. De Saint-Germain-des-Prés à Fidel Castro, le Che, les geôles boliviennes, la France de Mitterrand, la grande histoire est intimement mêlée à la leur, celle d’un couple, et d’une enfant, ensuite. Comment se construire entre ces monstres sacrés dont le combat politique et intellectuel fut l’unique obsession ? Avec la distance d’une historienne et la curiosité d’une fille, le regard d’une génération sur la précédente.

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En commençant Fille de révolutionnaires, j’ai craint le règlement de comptes filial, surtout quand on sait que l’auteure a fait HEC, a travaillé dans une banque à New York, est mariée avec un des descendants d’un acteur majeur quoique atypique de la vie médiatique et politique française de la fin du vingtième siècle – JJSS pour ne pas le citer –, et a voté Macron avec enthousiasme en 2017. Bref, elle est rentrée dans le rang de ses origines. Par rapport au parcours du paternel, dont j’ai découvert l’abnégation et la rigueur, et de la génitrice, dont j’ignorais tout, mais qui se révèle une intellectuelle de caractère, courageuse et femme de réseaux, j’ai pensé que Laurence Debray écrivait ce livre, pour sa notoriété personnelle et tuer père et mère.

En fait, j’y ai retrouvé un peu de la fraîcheur et de la spontanéité qu’a eu Mazarine Pingeot en racontant ses propres parents. Lorsque les vôtres sont exigeants, c’est déjà compliqué de se défaire de l’ombre tutélaire. Pour Laure Debray, elle doit aussi se débrouiller seule comme enfant, avec un père qui n’en est pas vraiment un, la câline mais l’oublie derrière lui, une mère qui accueille moult réfugiés d’Amérique latine chez elle. Ses tutrices s’appellent Simone Signoret ou surtout Janine Alexandre-Debray, sa grand-mère, qui fut conseillère de Paris, sénatrice, et surtout qui se battit avec son mari pour faire libérer leur fils cadet des geôles boliviennes, avant de prendre en charge l’éducation sociale de sa petite-fille. Laure Debray a grandi dans l’ombre de géants, ces intellectuels et artistes que comptait la France durant les trente dernières années du vingtième siècle, et qui lui ont, consciemment ou non, ouvert bien des portes pour assurer son propre futur.

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La première moitié de son livre est un quasi hommage à ses parents. Non, Régis Debray n’était pas un révolutionnaire de pacotille, sous le pseudonyme de « Danton » ; oui, il a été torturé ; non, il n’a pas « donné » le Che, contrairement à bien des rumeurs qui le prétendent lâche. En même temps, ses détracteurs sont souvent des révoltés au petit pied, bien confortablement installés dans leurs fauteuils au coin d’un bon feu parisien. Sa mère est également une combattante, qui s’est démenée sur tous les fronts pour que, de De Gaulle à Jean-Paul Sartre, Régis Debray ne soit pas oublié au fond de sa cellule sud-américaine.

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La seconde partie est consacrée davantage à sa venue un peu improbable sur terre, son enfance et son adolescence, son éducation à la fois libertaire et terriblement bourgeoise, le contre-pied quasi systématique qu’elle prend face aux idéaux et modes de vie de ses parents. Laurence Debray leur reconnaît d’être allé au bout de leurs convictions, malgré ou grâce à leurs désillusions. Elle raconte un été où elle passe un mois dans un camp de vacances communiste, à Cuba, puis dans un « summercamp » américain. Elle devait choisir de quel côté de l’échiquier politique elle se plaçait. Elle a préféré botter en touche.

Fille de révolutionnaires permet de revisiter la seconde moitié du siècle dernier, l’engouement des élites parisianistes et gauchistes pour Cuba et le « Che », leur ralliement aux années Mitterrand dont son père fut une des éminences grises, bien que les États-Unis le considèrent comme un « terroriste ». Laurence Debray, si elle ne partage pas les idées de ses parents, leur reconnaît droiture, loyauté et exigence intellectuelle.

Et puis, leur intelligence suprême a quand même été de la laisser libre de ses choix, de ne rien attendre d’elle que ce qu’elle pouvait leur donner. Et ça, ce n’est pas donné à tout le monde !

Agnès Boucher, Auteure & Blogueuse

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