Plongée dans les entrailles de la France

Publié par Agnesb62 le

Cette autobiographie est une plongée dans la France, de l’après-guerre à nos jours. Son originalité est d’être relatée à la troisième personne, en ce sens qu’un narrateur fictif raconte la vie de « Philippe ». Le destinataire de ce long récit est le très jeune fils de celui-ci, né bien après les pérégrinations de son père, alors qu’il était déjà la cible d’extrémistes sanguinaires.

Il faut dire que la destinée de Philippe Val est à la fois inattendue, riche et terrible en termes de conséquences ; on ne peut oublier qu’il vit aujourd’hui sous la protection permanente de la police, objet de menaces de mort.

Quand on prononce le nom de Philippe Val, plusieurs images remontent à la mémoire, en fonction de l’âge du lecteur ; d’abord vient le fantaisiste et artiste de Font & Val dans les années 70 et 80 ; puis, on se souvient du rédacteur en chef de Charlie Hebdo dans les années 90 et le patron de France Inter au début du siècle actuel ; enfin, depuis plusieurs années, une personnalité, à la fois libre de sa parole et entravée dans ses mouvements depuis plusieurs années.

Que l’on aime ou pas Philippe Val, que l’on soit d’accord ou pas avec ses prises de position et ses idées, il faut lui reconnaître un véritable talent de narrateur, une qualité d’écriture indéniable et un incroyable sens du récit. Le fil rouge de sa vie est un désir immodéré de comprendre les tenants et aboutissants des engagements de chaque personnage qui traverse cette existence, d’analyser l’évolution de notre société et aussi de lutter pour conserver la liberté que nous sommes en droit de demander, nous, citoyens d’un pays démocratique en proie aux haines, aux doutes et aux rancœurs.

La première partie, assez longue et dense, est consacrée à son enfance, sa jeunesse, ses débuts dans la carrière d’artiste. Elle se lit comme un roman. Philippe Val parvient brillamment à se remettre dans la tête du garçonnet puis de l’adolescent qu’il était et décortique ces années avec son esprit d’alors. C’est tout bonnement passionnant, peinture à la fois sociologique et psychologique d’une France qui renaît de ses cendres après la 2nde Guerre Mondiale, vit une apogée économique avec les « 30 Glorieuses », qui ne le furent pas pour tous, et la découverte d’une approche nouvelle de nos sociétés avec les évènements de 68. Il nous parle de sa dévotion pour Zola, qui fut le déclencheur de son amour pour la littérature et la liberté. Viennent ensuite Trenet, Ferré, Leclerc (Félix le Québécois pour les ignares ou les milleniums 😉), son goût immodéré pour la poésie, puis la philosophie, et notamment ce bon vieux Spinoza. Philippe Val, même pas bachelier, nous prouve que chacun peut s’éduquer par lui-même dès lors qu’il sait écouter, observer, apprendre de la vie et des autres.

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Et surtout lire, lire et encore lire.

La deuxième partie démarre imperceptiblement avec les rencontres que les tournées Font & Val occasionnent. Nombreux sont les artistes, intellectuels, et toutes sortes de « célébrités » à venir voir et entendre les deux chanteurs-chansonniers dans les coulisses, puis lors des agapes incontournables de fin de concert. Renaud et surtout Cabu y figurent en bonne place, le second devenant le pivot de la suite du livre, avec sa dégaine d’éternel adolescent, son regard malicieux derrière la longue mèche, ses dessins à la fois corrosifs et tendres. Cabu persuade Val de se muer en « journaliste » et surtout de reprendre en main l’hebdomadaire polémiste et satirique Charlie Hebdo, que la direction du Professeur Choron aurait laissé exsangue sur le tapis.

On découvre alors un Philippe Val beaucoup moins « malléable » aux autres, capable d’amitiés indéfectibles et de mépris souverains, souvent résultat de déceptions profondes. Une fois encore, que l’on soit ou non d’accord avec lui, que l’on partage ou pas ses attachements et inimitiés, l’auteur ne fait pas dans la demi-mesure et écrit franchement les choses. Les Scuds pleuvent « gentiment », l’air de rien ; au fond, dans une société où chacun craint de s’exprimer de peur d’être traité de tous les noms sur les réseaux sociaux, prompts à la mise au pilori, cette honnêteté est sacrément revigorante ; en tous cas, elle amène la lectrice que je suis à faire des recherches pour rafraîchir sa mémoire, reconsidérer ses prises de position, réfléchir à ses « enthousiasmes ».

On revisite aussi les évènements de ces décennies tellement denses, qui vont bousculer les fondements de notre démocratie dans les affres des « pro » ou « anti » quelque chose ou quelqu’un. Philippe Val date ce basculement en 1979, lors de la révolution en Iran et du retour de Khomeiny dans son pays. La fameuse chanson de Thierry Le Luron sur la musique du Métèque de Georges Moustaki, « Avec sa gueule de raisin sec » qu’il a coécrite avec Patrick Font, marque selon lui le début de la fin d’une grande période d’insouciance et de liberté. Vous pouvez en trouver les paroles sur le web, c’est « croquignolesque ». Une certaine gauche, celle qu’il appelle ironiquement « la vraie gauche », s’enthousiasme pour d’innommables dictatures, les prises de position deviennent de plus en plus sectaires et démagogues. Si on est contre un pseudo-libérateur de son peuple, on est contre ses admirateurs et on se voit accusé de tous les maux. Et déjà, l’antisionisme fleure mauvais l’antisémitisme toujours sous-jacent.

En 2006, éclate l’affaire des caricatures de Mahomet dans Charlie Hebdo. À celles croquées en 2005 dans le quotidien danois, Jyllands-Posten, les dessinateurs de l’hebdomadaire français ajoutent les leurs, notamment la couverture célèbre de Cabu, représentant le prophète, la tête dans ses mains et disant « C’est dur d’être aimé par des cons… ».

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Selon Philippe Val, cette publication tient de la solidarité et du principe. L’affaire embrase les pays musulmans, chaque politique et intellectuel occidental y va de son avis et bizarrement, nos démocraties ne se dressent pas de manière unanime pour défendre la laïcité et la liberté de pensée. L’absence de courage est pathétique. Dans cette fin de livre, Philippe Val tire à boulets rouges sur certains acteurs omniprésents comme Edwy Plenel ou Plantu ; il tente d’en comprendre et d’argumenter avec d’autres, tels Bourdieu, Godard, et sans oublier Chevènement ; d’autres sont épinglés, mais sous des noms d’emprunt – peut-être pour éviter des procès ? – émission télévisuelle Arrêt sur mon fromage ou journal engagé Le Monde catastrophique.

L’ensemble est passionnant et oblige chacun à sortir de ses apriorismes et à réfléchir à sa propre citoyenneté. Et si, au fil de ces chapitres, Philippe Val se donne de temps en temps un peu trop le « beau » rôle, je conserve le souvenir de son regard alors qu’il est l’invité sur France 5 de C à vous, à la fois aigu et tellement triste, comme s’il était à jamais en décalage avec chacun de nous, resté libre apparemment d’agir à sa guise.

En conclusion, la question se pose, éternelle et terriblement actuelle. Vaut-il toujours mieux avoir tort avec Sartre, que raison avec Aron ? Sachant que Raymond, comme Philippe Val (et moi !), se méfiait et n’aimait pas les « ismes » ?

Bonne lecture !

Agnès Boucher, Auteure & Blogueuse

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