Où es-tu Marie-France ?

Publié par Agnesb62 le

Le week-end dernier, deux livres me tendaient leurs pages. Le premier, Ce qui nous revient, de Corinne Royer, m’a rebutée dès les premières lignes, ce qui n’est jamais très bon signe.

J’adore plonger dans une lecture comme on le ferait au creux de l’océan, sans réfléchir, savourer la force des phrases comme celle des vagues, le rythme du récit, la découverte des personnages. J’aime être séduite, presque malgré moi, pénétrer un univers caché et inédit.

Là, rien de tout cela. Au contraire, une affectation dans le choix des mots, à chercher le plus étrange et inusité, par je ne sais quel besoin inextinguible de sortir du lot, de se faire remarquer. Une fois, ça va ; à chaque expression, c’est épuisant, contrariant, rébarbatif. Lire avec un dico en guise d’accoudoir, d’accord si l’on s’échine sur Spinoza, mais pas quand on dévore un roman !

Pourtant le sujet paraissait intéressant. En 1959 Marthe Gautier, médecin spécialisée en cardio-pédiatrie, a joué un rôle majeur dans la découverte du chromosome surnuméraire responsable de la trisomie 21. Mais, de manière très inélégante, un de ses collègues, le « fameux » professeur Jérôme Lejeune lui vole la maternité de son travail dans un article, rétrogradant son nom en tant qu’auteure à la seconde place derrière lui et avant Raymond Turpin, chef de laboratoire. « Fameux », puisque Jérôme Lejeune fut ensuite un militant actif anti-avortement.

Corinne Royer emberlificote à cette reconnaissance tardive l’histoire de Louisa Gorki, étudiante en génétique dont la thèse aborde le sujet de la trisomie. Louisa a grandi sans mère, partie se débarrasser d’un embryon trisomique, et jamais revenue. Son père semble assez farfelu. Je ne vous en dis pas plus, le livre m’est littéralement tombé des mains.

Un second ouvrage m’attendait dans ma PAL ; sa couverture affichait le profil solaire d’une jeune fille, arborant un drôle de petit chapeau avec quelques étoiles. J’avais donc le choix ce week-end entre deux récits évoquant des femmes rebelles, manipulées, conquérantes, intelligentes et volontaires. J’ai laissé tomber la généticienne – dont j’ai été découvrir le parcours sur Wikipédia –, ou plutôt, j’ai renoncé au style emphatique et grandiloquent de Carole Royer. Je lui ai préféré la générosité, la simplicité, la flamboyance d’Évelyne Pisier et de Caroline Laurent, celle-ci éditrice de la première et qui a terminé le livre après que son auteure ait succombé à une saloperie de cancer.

evelyne-pisier-l-ex-femme-de-bernard-kouchner-est-decedee

C’est donc de ce second livre, Et soudain la liberté, que je vais vous entretenir.

D’abord, as usual, la quatrième de couverture :

« Mona Desforêt a pour elle la grâce et la jeunesse des fées. En Indochine, elle attire tous les regards. Mais entre les camps japonais, les infamies, la montée du Viet-Minh, le pays brûle. Avec sa fille Lucie et son haut-fonctionnaire de mari, un maurrassien marqué par son engagement pétainiste, elle fuit en Nouvelle-Calédonie.

À Nouméa, les journées sont rythmées par la monotonie, le racisme ordinaire et les baignades dans le lagon. Lucie grandit ; Mona bovaryse. Jusqu’au jour où elle lit Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir. C’est la naissance d’une conscience, le début de la liberté.
De retour en France, divorcée et indépendante, Mona entraîne sa fille dans ses combats féministes : droit à l’avortement et à la libération sexuelle, égalité entre les hommes et les femmes. À cela s’ajoute la lutte pour la libération nationale des peuples. Dès lors, Lucie n’a qu’un rêve : partir à Cuba. Elle ne sait pas encore qu’elle y fera la rencontre d’un certain Fidel Castro…

Et soudain, la liberté, c’est aussi l’histoire d’un roman qui s’écrit dans le silence, tâtonne parfois, affronte le vide. Le portrait d’une rencontre entre Évelyne Pisier et son éditrice, Caroline Laurent – un coup de foudre amical, plus fou que la fiction. Tout aurait pu s’arrêter en février 2017, au décès d’Évelyne. Rien ne s’arrêtera : par-delà la mort, une promesse les unit. »

Comment vous dire ? Pisier, pour moi, c’est avant tout le patronyme de Marie-France, la piquante et spirituelle muse de François Truffaut, l’actrice intello engagée, la séductrice fragile et provocante au regard mutin et profond. Marie-France, c’est la Ludivine des Gens de Mogador, c’est la Colette de L’Amour à 20 ans, Baisers volés et L’Amour en fuite ; c’est aussi Karine dans Cousin-Cousine, Nelly dans Barocco, Charlotte dans Les sœurs Brontë.

J’ignorai tout de sa fratrie, de l’histoire de sa famille, qu’elle a romancée dans Le bal du gouverneur.

Tout ça pour vous entretenir de sa sœur, Evelyne Pisier, qui, à son tour, au soir de sa vie, a ressenti le besoin de raconter la genèse de ses engagements et également de la révolution qu’a vécue sa mère Paula.

Évelyne est l’aînée de trois enfants. Gilles, le benjamin est devenu mathématicien réputé. Leurs parents divorcés se sont suicidés et la mort de leur sœur Marie-France n’a jamais été expliquée, volontaire ou accidentelle.

Ce livre est le condensé d’une époque où les femmes n’avaient aucun droit, à peine celui de voter, où elles devaient être élégantes et séduisantes, se soumettre à leur conjoint, élever leur progéniture. Mona (Paula) est belle et mariée à un homme partisan déclaré de Vichy et de Maurras. Ils ont deux enfants, Lucie et Pierre. Au fil des pages, on assiste d’abord à l’asservissement volontaire de cette femme à son époux, à l’adoration d’une fille pour son père, jusqu’à ce que la découverte d’un ouvrage – et pas n’importe lequel ! Le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir ! – ouvre les yeux de Mona, lui donne la force de se rebeller, de divorcer et de se construire – trop tard – une vie indépendante. Trop tard, parce qu’elle ne sera jamais la médecin qu’elle rêvait d’être, même si elle saura devenir une militante féministe déclarée, une combattante pour le droit à mourir dans la dignité et la lutte contre le Sida.

En parallèle, se bâtit la trajectoire de Lucie, le reniement d’un père d’extrême-droite manipulateur et pervers, son avenir intellectuel et ses succès universitaires, ses amours retentissantes avec un Fidel Castro macho et égoïste – même si elle nous le dépeint comme un amant tendre – et un Bernard Kouchner séducteur et engagé déjà dans l’humanitaire, bref, son accomplissement en tant que femme libre de ses choix.

castro

Quand Évelyne Pisier démarre l’écriture son roman, elle a vaincu un premier cancer du sein. Elle est en pleine récidive. Elle fait la connaissance de Caroline Laurent, jeune éditrice en devenir. C’est un coup de foudre amical, une très belle histoire de littérature. Lorsque Évelyne Pisier décède un an à peine après leur rencontre, Caroline Laurent décide de terminer le manuscrit et d’éclairer la fiction de leurs réalités conjuguées.

C’est un livre d’écriture beaucoup plus facile que celui de Corinne Royer, certes. Mais sa force réside dans la puissance des caractères, la violence des situations, l’évocation sans fard des conditions sociales et politiques : sexisme, racisme, colonialisme, antisémitisme.

Dès le début, on s’attache aux personnages, positifs ou négatifs. Le père, sanglé étroitement dans ses thèses fascistes et pétainistes laisse transparaître une douleur intrinsèque à son carcan sectaire. La mère, agaçante de séduction et de faiblesse dans la première partie du livre, trouve son accomplissement dans sa découverte de la liberté et les combats qu’elle va mener pour elle et pour Lucie. La scène où elle convainc sa fille de ne pas céder à Castro, qui veut la retenir à Cuba pour lui faire un enfant, et au contraire de rentrer en France terminer ses études et vivre « sa » vie est assez surprenante.

Enfin cette enfant née de l’amour, qui travaille d’arrache-pied pour s’affranchir de la domination masculine, qu’elle provienne du père ou de l’amant, deviendra docteure en droit public et aussi l’une des premières femmes agrégées de droit public et de science politique.

Que vous dire encore ? Marie-France m’a beaucoup manqué tout au long de ce livre. Je ne comprenais pas qu’Évelyne l’ait si violemment effacée. Heureusement, à mon désarroi, la toute fin du roman a apporté un réconfort salvateur. Faire revivre sa sœur aurait été trop douloureux.

Il n’empêche. Ce roman affiche une béance, que ressentiront peut-être comme moi celles et ceux qui ont aimé l’actrice. On peut alors lire, ou relire, Le Bal du gouverneur.

s-l1600

couverture

« Si j’avais une sœur et qu’elle soit actrice, je pleurerais chaque fois qu’elle mourrait dans un film. Si j’avais une sœur, ce serait ma meilleure amie depuis l’enfance. Nous aurions partagé tant d’aventures… »


0 commentaire

Françoise LEMEE · 25 mars 2019 à 17h04

Merci Agnès de tes conseils de lecture.

    agnesb62 · 25 mars 2019 à 17h14

    Il faut dire qu’en ce moment, c’est une excellente cuvée… 😉
    Sans doute les conseils de ma libraire Les passeurs de mots, à Sarzeau 😉

Laisser un commentaire

Avatar placeholder

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.