Je m’appelle Cigale…

Publié par Agnesb62 le

« Je m’appelle Cigale. Le nom de mon père est Eau-qui-tourbillonne. Le nom de ma mère est Trois-tâches. Je veux rentrer chez moi. Mais ils ne l’entendirent pas, car elle n’avait pas parlé à voix haute. Les paroles prononcées en kiowa, avec leur musicalité tonale, vivaient dans sa tête comme un essaim d’abeilles ».

Entre deux lectures rapides d’une prose que j’ai un peu massacrée dans un précédent article – en effet, j’ai lu La Tresse, je n’en dirai pas davantage, je préfère évoquer les livres qui à mes yeux, en valent la peine… –, j’ai pris le temps de découvrir une auteure dont j’ignorais tout.

Eh ! Oui, il en existe de nombreux. En même temps, c’est normal puisque je crois qu’il s’agit du seul opus de la dame traduit en français. Paulette Jiles est une poétesse et écrivaine américaine. Dans son roman Des nouvelles du monde, paru en 2016, elle nous offre à vivre un véritable western dans la pure tradition des films de John Ford ou de Clint Eastwood.

4ème de couv

Hiver 1870. Le capitaine Kyle Kidd parcourt le Texas et lit à voix haute des articles de journaux devant un public avide de nouvelles du monde. Un soir, à Wichita Falls, on lui propose de ramener une petite fille chez elle près de San Antonio. Ses parents ont été tués quatre ans plus tôt par les Kiowas, qui ont épargné et élevé Johanna comme une des leurs. Le vieil homme, veuf, accepte en échange d’une pièce d’or, mais sait qu’il lui faudra apprivoiser cette enfant sauvage qui guette la première occasion de s’échapper. Ainsi commence un périple initiatique splendide et périlleux, aux allures de western. Dans ces terres vierges où la loi n’engage que ceux qui la respectent, ces deux solitaires en marge du monde vont tisser un lien précieux qui fera leur force.

C’est un véritable périple, quasi initiatique, auquel nous sommes conviés, puissant et émouvant, sans fioriture inutile, sans trémolo, mais avec une justesse de ton, un savant mélange de distance et de tendresse, entre deux êtres que tout devrait opposer : l’ancien militaire devenu mari, père et grand-père, et une gamine dont la vie a basculé déjà deux fois dans le drame et qui possède en elle une force de caractère et une rage de vivre assez peu communes.

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Johanna – d’origine allemande, elle prononce son nom Chohenna –, a six ans quand elle est enlevée à sa famille. Ses parents sont massacrés par ses ravisseurs. Elle n’en conserve plus aucun souvenir lorsque, quatre ans après son kidnapping, devenue une Kiowa pure et dure, elle est de nouveau arrachée à ses parents adoptifs et doit être rendue à son foyer d’origine, dont elle a tout oublié. Elle n’est pas la première enfant blanche à avoir totalement assimilé les coutumes des Indiens. En face d’elle, acceptant la lourde responsabilité de la ramener à bon port, le capitaine Jefferson Kyle Kidd gagne sa vie en sillonnant le Texas pour, de soir en soir et de ville en ville, raconter le monde à travers un choix d’articles tirés de journaux qu’il achète au gré de ses pérégrinations. Les salles l’écoutent religieusement, le public s’étonne de ces récits racontant un ailleurs incroyable.

En parallèle, nous découvrons une Amérique en totale construction, où la loi n’existe que si elle est celle du plus fort, où la violence est inéluctable. En ces années 70, post Guerre de Sécession, tout reste à faire. Le Texas est un espace de massacre, ancien état confédéré qui a dû capituler devant l’ennemi. Les Kiowas et les Comanches veulent récupérer leurs terres, colonisées par les envahisseurs. Les tueries sont partout, des deux côtés, mais les armes et les forces en présence sont inégales et les Indiens finiront parqués dans des réserves, victimes d’un véritable génocide.

Johanna, ou plutôt Cigale, est une guerrière. Malgré sa terreur du monde civilisé, elle sait utiliser les ruses de son peuple adoptif. Peu à peu, elle et « Kepten » Kidd vont apprendre à se connaître, s’apprivoiser, se respecter et aussi s’aimer, de cet attachement filial, fait de retenue et de pudeur. Ils vont associer leurs forces contre ceux qui voudraient abuser de la petite fille. Une scène, particulièrement, va les unir. Le capitaine Kidd doit défendre Johanna de l’assaut de véritables prédateurs, dans un décor de sable et de montagne, rude comme peut l’être l’Ouest américain. Johanna, s’apercevant que les munitions dérisoires tirées par l’ancien militaire ne servent à rien, lui glisse pour les remplacer des pièces de monnaie ; il peut ainsi éliminer leurs agresseurs.

Des nouvelles du monde est un livre au charme indéniable, tendre et violent, généreux et humaniste, sans effet de manche, peut-être parfois un peu trop épuré et sobre, mais personnellement, je préfère cela aux grands sentiments larmoyants. À la fin du roman, Kidd décide de vivre pour sauver Johanna d’une famille retrouvée qui cherche avant toute chose à l’exploiter ; il lui donne la liberté dont elle a tant besoin, même si elle parvient à se couler dans le moule des convenances américaines. Elle conserve en elle jusqu’au bout cette appétence pour les espaces infinis ; et la gamine, en devenant femme, offre au vieillard la superbe opportunité de trouver le rôle de sa fin de vie : la protéger et l’aimer, jusqu’au jour où elle part enfin, construire son avenir avec un homme qu’elle a choisi.

Lire ce genre de roman fait un bien fou : original et émouvant, captivant et profond. Mon seul bémol ? Je l’aurais souhaité un peu plus long, pour expliciter davantage le retour à l’existence WASP de Johanna.

Peut-être un autre livre ? 🥰

Agnès Boucher, Auteure & Blogueuse

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