Familles, je vous hais

Publié par Agnesb62 le

Cette citation fameuse d’André Gide est tirée des Nourritures terrestres ; je me la suis appropriée, car je la trouve – hélas – trop souvent vraie. Elle est mise en exergue de mon premier roman policier, Méfiez-vous des contrefaçons. Elle se poursuit par « Foyers clos, portes refermées, possession jalouse du bonheur ». Pour André Gide, la famille est aussi un lieu calfeutré, avec sa logique propre. Dans le livre dont je vais vous parler aujourd’hui, le bonheur n’a rien à faire. Il s’agit d’abord d’enfermement et de violence ultime, de celle qu’on peine à imaginer.

Quel espace peut s’avérer plus mystérieux qu’une famille ? Voici un regroupement de personnes qui n’ont pas demandé à vivre ensemble. Seule la consanguinité, voire l’adoption, le mariage aussi, les relient sans nécessaire harmonie, avec souvent beaucoup d’obligations. La haine, le désintérêt, l’envie, la jalousie sont des sentiments qui y naissent et y macèrent, lorsque chacun croit voir dans la famille de l’autre le nid idéal de l’amour et de la tendresse.

Connaissez-vous une famille où tout soit parfait ? Oui ? Méfiez-vous ! Il est probable que beaucoup de ressentiments y soient étouffés, qui ne rêvent que de s’épancher lors d’un bon vieux retour du refoulé.

Dans La Fabrique des pervers, la famille dont il est question est celle de l’horreur, du vice incarné, composée de monstres inimaginables et pourtant bien réels. Il ne s’agit pas d’une autofiction complaisante à la Christine Angot et c’est une excellente nouvelle. Ce n’est pas davantage un récit distancié pour mieux servir une analyse circonstanciée. Non, c’est bel et bien une plongée dans les entrailles de la dépravation, où les enfants sont victimes et les adultes coupables, a minima de silence et d’indifférence.

Comme toujours, voila la 4ème de couverture :

« Comprenant qu’elle était loin d’être la seule à avoir connu une enfance et une adolescence saccagées, Sophie Chauveau a enquêté pour dresser l’inventaire des victimes et des bourreaux de sa famille. La dynastie de pervers, qui commence avec le dépeceur du Jardin des Plantes pendant le siège de Paris, se poursuit sur trois générations.
Unique par l’ampleur de ce qu’il dévoile, son témoignage sur l’inceste est d’une force inouïe.
Voici le roman monstrueux d’une famille hors normes. »

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Sauf que ce n’est pas un roman, mais un récit qui porte sur plusieurs générations. Il décrit la construction de père – et aussi de mère ! – en fils d’une tribu de prédateurs sexuels, pédophiles et incestueux. L’auteure, Sophie Chauveau, a été leur victime, et elle fait preuve d’un courage inouï en décidant de relater cette filiation ignoble. Elle se croyait seule martyre. Une de ses lectrices, une cousine dont elle ignore tout, lui révèle que bizarrement, elles ont des souvenirs parallèles, étrangement similaires. Il ne reste plus qu’à creuser dans les tréfonds de l’horreur pour découvrir l’étendue du crime, de génération d’hommes en générations d’hommes.

Les femmes ne sont pas disculpées dans ce livre, car certaines d’entre elles ont été abusives à leur tour. Quand on parle de pédophilie et d’inceste, on pense toujours aux hommes de la tribu. Reconnaissons que les mères sont très rarement innocentes. Non seulement parce qu’elles laissent faire, voire qu’elles encouragent pour elles-mêmes être « tranquilles » ; mais elles peuvent également agir et se transformer en prédatrices, sous prétexte fallacieux d’amour et de tendresse.

Sophie Chauveau est donc née, a grandi et vécu dans une famille où les mœurs n’étaient que dépravation. Elle a longtemps cru que tout cela était normal, « naturel ».

« Comment ai-je pu considérer ces mains qui se glissaient entre mes fesses de petite fille ou s’insinuaient dans tous les recoins humides de mon corps comme des gestes anodins ? ».

Sophie Chauveau reste très elliptique dans ses descriptions, et c’est ce qui rend ce livre « lisible » même s’il dérange fondamentalement et finit par presque violenter. On ne peut le parcourir d’une traite. S’il commence avec la genèse de la famille, narrée avec une forme d’humour décalé qui laisse penser que, finalement, on va découvrir quelque chose de pas trop pénible, très vite la férocité extrême de la réalité repend ses droits. Un des qualités de u récit est qu’aucun détail scabreux ne vient jamais parsemer le texte, de ceux où se complaisent certains auteurs en mal d’émotion « forte ». L’imagination, hélas, est bien suffisante au lecteur pour appréhender toute l’envergure de l’horreur.

J’ai dû reposer le livre plusieurs fois, tellement l’inventaire semblait ne jamais vouloir prendre fin. Ne pas lire trop de lignes à la suite. S’arrêter pour reprendre son souffle, recouvrer ses esprits et se dire qu’on a eu beaucoup de chance. La pédophilie est une abomination. Quand elle se fait incestueuse, il n’est plus de mot assez fort pour la qualifier. Comment parler d’« abus » ? Comme si un enfant pouvait être « abusé », lorsqu’il ignore tout de ce qui est normalité, dès qu’il est systématiquement nié, détruit, annihilé, prisonnier de son amour pour des parents qui le condamnent à enfouir l’horreur au plus profond de sa mémoire s’il veut espérer survivre un jour. La partie 5, consacrée au « Grand silence des femmes », où Sophie Chauveau crie son attachement pour sa mère, est particulièrement bouleversante. Cette mère qui jamais ne reconnaîtra ses torts, l’abandon où elle l’a laissée, qui a toujours « excusé » son mari, dont la seule faute a été de « trop aimer » sa fille.

 « Quoi, ses gestes ? Il fait ça à toutes les femmes… C’était absolument vrai, mais normalement, sa propre fille n’aurait pas dû être une femme comme toutes les autres pour lui. Il ignorait ce que faisaient ses mains, elles allaient où elles voulaient. Tu ne peux quand même pas lui en vouloir pour ça, il est tellement maladroit. Maladroit ? À maladroit, j’ai rugi. »

J’ai croisé Sophie Chauveau au Salon du livre d’Arzon. Elle m’a laissée cette dédicace que l’on sent encore lourde de souffrance :

« Pour vous, Agnès, cette Fabrique des pervers que j’aurais préféré ne pas écrire, mais bon, voilà… »

J’ignorai à ce moment-là que son livre renfermait autant de douleurs infinies, d’horreurs indicibles, de monstruosité quotidienne pour nombre d’enfants, aujourd’hui, encore et toujours. Il est excellent, et à lire, de manière nécessaire et quasi militante.

La bonne nouvelle ? Sophie Chauveau, après des années de souffrance, nous dit être sortie de l’enfer.

Agnès Boucher, Auteure & Blogueuse

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