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Extrait du Troisième chapitre de « Sabrina ou les tribulations amoureuses et professionnelles d’une trentenaire »

… « Pour l’heure, Sabrina n’a pas ce genre de problème. Après son retour en France, en mode urgence totale, elle n’a pas joué les délicates et a accepté le premier job à peu près d’équerre qu’elle a trouvé. Tout plutôt que rester chez elle à tourner en rond et ressasser son échec avec Lars. Cela fait presqu’un an qu’elle travaille dans cette PME qui conçoit des outils informatiques pour les directions financières ; elle sait qu’elle n’y a aucun espoir d’évolution d’aucune sorte. Inutile donc de s’entretuer avec les collègues. Sur ses cartes de visite, si elle arbore le titre ronflant de « directrice marketing opérationnel », elle ne manage aucune équipe ni ne prend de décision. En fait, son poste s’apparente davantage à celui de chef de produit. Les choix sont faits exclusivement par le PDG qui a créé ALVOE et qui a un mal fou à déléguer un quelconque pouvoir à ses sous-fifres. Il ressemble en cela à beaucoup d’entrepreneurs dont la petite boîte a grandi trop vite et qui se retrouvent très inquiets de perdre un peu de leur sacro-sainte autorité.

Dans le cas particulier de Frédéric Delpierre, patron d’ALVOE SOFTWARE, une exception a été faite pour l’un de ses vieux potes de bac à sable, devenu directeur commercial. Sabrina, quant à elle, s’est résignée à exécuter beaucoup plus qu’elle ne propose. Il faut dire que chaque fois qu’elle a eu l’audace de formuler l’ombre d’une suggestion, elle a été renvoyée manu militari dans ses buts. Pour qui se prenait-elle au juste ?

Alors, elle a ravalé ses ambitions à la baisse et ronge son frein en consultant les annonces sur les sites emploi, dans l’espoir de dénicher une réelle opportunité. Elle envoie des CV, décroche quelques entretiens sans jamais parvenir à finir finaliste, sans doute parce qu’à ce jour, aucune proposition ne l’a vraiment motivée à quitter son job.

Sabrina partage chaque jour son bureau avec deux collègues et se console en admettant qu’ils sont encore moins bien lotis qu’elle en termes de salaire et de pseudo-responsabilités. Du coup, elle doit aussi s’en méfier, car ils louchent outrageusement sur son siège, développant même des stratégies pour limiter son avenir dans la boîte et pouvoir prendre aussitôt sa place.

Bref, la vie n’est pas spécialement douce chez ALVOE SOFTWARE.

Se souvenant qu’elle doit passer au service administratif pour savoir où en est sa demande de cours d’allemand, elle décide de s’accorder une pause. Au moment où elle sort dans le couloir, une femme d’âge mûr, à la silhouette appétissante, vient à sa rencontre.

Voilà qui tombe bien, songe Sabrina. Sylvia Peloux travaille en effet comme assistante au sein des Ressources humaines.

Pourtant, avant qu’elle n’ait pu aborder le sujet de sa formation linguistique, la quinquagénaire lui sourit d’un air compatissant et lui pose une question plus qu’incompréhensible.

— Ah Sabrina… Justement, on se demandait avec les copines. Comment vas-tu ?

Sabrina lui coule un coup d’œil circonspect. À quoi Sylvia fait-elle allusion qu’elle-même ignore ?

— Euh… Bien, pourquoi ?

— On se disait qu’avec la réorganisation, tu devais quand même l’avoir mauvaise.

— Une réorganisation ? Première nouvelle ! De quoi parles-tu ?

Sa question déconcerte son interlocutrice qui se mord les lèvres, constatant en son for intérieur que ses proches ont bien raison de lui répéter à tout bout de champ qu’elle discourt à tort et à travers, sans envisager les conséquences de ses bavardages.

— Ah !… Tu n’es pas au courant ?

De tempérament volcanique, Sabrina commence à s’énerver. Le rétropédalage n’est déjà plus une option pour Sylvia Peloux.

— Au courant de quoi ? demande-t-elle d’un ton plus agressif.

— Ben, le CoDir a décidé de fusionner les Business Units Gestion et Industrie.

Ça, c’est la meilleure de l’année !

— Hein ? Et pourquoi personne ne sait rien ?

L’autre continue de s’enliser superbement.

— Ben, c’est plutôt toi qui n’es pas renseignée. Nous, on a eu un brief de Walter qui nous a envoyé un mail.

— Je peux le voir ?

La quinquagénaire est coincée et ne peut refuser. Elle fait donc demi-tour et regagne son bureau, Sabrina sur ses talons, façon bouledogue en mal de combat de rue. Là, penchée sur l’ordinateur, la jeune femme lit la bonne nouvelle.

— Quoi ? s’exclame-t-elle. Ça signifie qu’on met un niveau supplémentaire de management entre Samuel et moi ! Et en plus, c’est le boss marketing de la BU Industrie qui devient mon hiérarchique ! Non, mais je rêve !

— Oui, mais tu es encore responsable, rétorque Sylvia comme si cela devait la consoler.

En tout cas, elle-même s’en satisferait, sachant que le salaire de Sabrina est supérieur au sien.

— Je te rappelle que j’ai celui de directrice ! Tous mes homologues restent sous un n-1, et moi je me tape un n-2 ! Et c’est par toi que je l’apprends ! Ni Samuel, ni Frédéric n’ont les couilles de me le dire !?

L’autre se mord les lèvres, priant tous les saints que personne ne découvre qu’elle est fautive de ce qui semble être une fuite. En même temps, elle n’est pas responsable des ratages en matière de communication interne.

— Sûr que ce n’est pas trop cool comme méthode, admet-elle.

C’est alors qu’une troisième femme entre et les interrompt.

— Sab ! Enfin je te trouve ! Ça fait une heure que je te cherche partout.

— Ah oui ? Pourtant, cette boîte n’est pas une multinationale !

Comment ne pas être agressive quand elle sent que le monde entier se ligue contre elle ?

— Euh… Bon, chaude ambiance ! répond la nouvelle venue. Je t’informe juste que Fred veut te voir.

— Ben, on peut dire qu’il tombe à pic celui-là !

Bousculant sa collègue qui ne comprend pas la raison de son comportement colérique, Sabrina sort dans le couloir et fonce à l’étage supérieur en passant par l’escalier pour arriver plus rapidement. Sans s’annoncer, elle fait irruption dans le bureau de Lucie, l’assistante personnelle de Frédéric Delpierre.

Celle-ci cesse de taper sur son clavier et l’accueille d’un sourire embarrassé.

— Ah… Salut Sab, ça va ?

— La pleine forme ! Je viens juste d’apprendre par la bande que je suis rétrogradée !

La secrétaire esquisse une grimace gênée. Sabrina comprend alors que tout le monde est au courant, sauf elle.

— Évidemment, tu le savais ! Génial, je constate que la solidarité se perd !

— Le prends pas comme ça, je suis la collaboratrice de Fred avant tout, je lui dois donc la confidentialité.

— OK, t’inquiète, j’ai pigé ! On m’a dit que ton boss me cherche.

Lucie hoche la tête. Mais avant qu’elle n’ait le temps de prévenir l’intéressé d’un coup de fil, Sabrina est déjà ressortie dans le couloir et frappe à une porte juste en face du bureau de Lucie.

— Ouais ! Entrez !

Sabrina obtempère, mais préfère rester dans l’encadrement, en une attitude rétive.

— Vous m’avez demandée ?

— Hein ? Ah ! Oui, Sabrina… Nous devons avoir une petite discussion.

J’imagine, taré !

Elle prend soin de respirer de manière régulière pour endiguer la colère qui monte voluptueusement en elle, et s’avance bien droite, les bras croisés sur sa poitrine, toisant son patron avec un mépris non dissimulé.

— Euh… Vous ne voulez pas vous asseoir ?

— Non.

— Alors, venons-en aux faits. Voilà huit mois que vous avez rejoint nos équipes comme responsable marketing opérationnel.

— Directrice, et cela fait neuf mois, pas huit

— Vous chipotez !

— Je suis précise et rigoureuse.

— Si vous le dîtes. Vous êtes une collaboratrice tout à fait agréable et compétente…

 — Merci, le coupe-t-elle à nouveau d’un ton sec.

— Euh… Cependant, vous devez reconnaître avec moi que vous n’avez pas réalisé les objectifs que nous avions définis ensemble.

Sabrina le regarde comme le dernier dinosaure rescapé imprévu de l’ère glaciaire découvrirait qu’il est le seul survivant parmi tous ses congénères.

— Mes objectifs ?

— Euh oui…

— Je ne comprends rien. Je viens à peine d’apprendre qu’on fusionne les BU Gestion et Industrie et que du même coup, je régresse en hiérarchie, contrairement à mes petits camarades. Et maintenant, vous me parlez d’objectifs non atteints ?

Delpierre esquisse une moue contrariée. Son coach personnel l’a prévenu. Il y a un réel problème de communication en interne de l’entreprise. Il doit modifier son mode de management, le rendre plus participatif. À force de ne rien exprimer, il déclenche des situations de frustration insupportable chez ses collaborateurs.

Et son transit intestinal s’en ressent d’autant plus !

— Comment êtes-vous au courant de la réorganisation ?

— Je ne suis pas une balance, rétorque Sabrina froidement. Je ne donne jamais mes indics. C’est quoi cette histoire d’objectifs ?

— Mais enfin, ceux que vous vous étiez engagée à atteindre en rejoignant notre équipe !

— Encore aurait-il fallu qu’ils me soient clairement définis ! Or, depuis mon arrivée je cours après Samuel pour en parler précisément.

Aïe ! Voilà le genre de détail que Delpierre déteste découvrir après coup.

— Ah !… Vraiment ?

— Je n’ai jamais eu d’entretien annuel. Personne ne m’a jamais fixé un quelconque objectif, ni vous ni mon n+1. Ceci étant, expliquez-moi comment je peux atteindre des résultats fantômes et comment vous, vous pouvez prétendre que je ne les ai pas réalisés ?

— Quel con ! murmure Delpierre, se promettant de passer un savon à son directeur commercial. Puis il revient à ses moutons. Vous jouez avec les mots, Sabrina.

— Vraiment ? Et d’ailleurs, où il est Samuel ? En tant que manager, c’est à lui de m’en parler !

— Euh… Il avait un rendez-vous urgent.

Information que Sabrina n’a aucune difficulté à traduire.

— OK, je devine : il n’a aucune envie de s’entendre signifier par l’une de ses collaboratrices qu’il est un incapable.

— Ah s’il vous plaît, ne me réservez pas votre numéro d’hystérique !

— Une femme se rebelle et aussitôt elle perd ses nerfs ? Mais il ne s’agit pas de ça, ne tombez pas dans le cliché ! C’est juste que votre directeur commercial n’a pas le courage d’assumer ses erreurs !

Delpierre comprend qu’il va devoir aller droit au but, ce qui n’est pas dans ses habitudes.

— Ça suffit ! Mettons cartes sur table. J’admets que la situation est embarrassante. Samuel m’a raconté ce qui s’est passé entre vous.

Cette fois, Sabrina en a le souffle coupé. Ce minable a donc eu le cran de narrer à son vieux pote la triste réalité. Ce séducteur à deux balles a avoué, sans doute autour d’un bon verre, qu’il n’a pas su maîtriser ses hormones avec sa plus proche collaboratrice.

— Qu’est-il allé vous rapporter ? En fait cet avorton regrette de m’avoir draguée comme un malade et surtout, il ne supporte pas que je l’aie largué ! C’est ça mon absence d’objectifs réalisés !

— Pourtant, Samuel m’a dit que c’était vous qui…

—… l’avait violé sous la douche lors d’un de nos déplacements ? Et vous y avez cru ? Bonjour la fameuse solidarité masculine !

L’entretien est en train de déraper dangereusement. Delpierre n’aime pas du tout ça. À ce sujet aussi, son coach a été très clair : il doit garder ses distances avec ses employés. En même temps, pourquoi Sam ne peut-il davantage contenir ses pulsions ? Il a toujours couru après tous les jupons de la terre, et comme Sabrina Rivoire est attirante, il n’a pas résisté à l’envie irrépressible de la séduire, puis de la coucher dans son lit.

— Écoutez, je suis désolé, voilà ! Je vous aime bien, vous êtes très sympathique et compétente…

— Mais vous me faites descendre en responsabilités ! coupe la jeune femme.

Cependant, Sabrina n’est pas au bout de ses surprises.

— Euh, non. En fait, ce que je voulais vous dire, c’est que nous allons mettre un terme à notre collaboration.

Sabrina regarde Delpierre d’un air interloqué.

— Vous comprenez ce que je vous dis ? insiste-t-il. Vous êtes licenciée. »

A suivre ! 😊
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Merci à toutes et tous 😍
Agnès Boucher, Auteure & Blogueuse

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