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Extrait du Septième chapitre « Sabrina ou les tribulations amoureuses et professionnelles d’une trentenaire »

« Alors, Serge voudrait trouver les arguments pour l’aider à prendre conscience de la dure réalité de la vie et l’amener à sortir de ses rêves inaccessibles.

— J’aimerais voir ma petite fille sourire à nouveau, commence-t-il en posant le journal sur ses genoux.

Il se fait prudent et décide d’avancer pas à pas. Il connaît trop bien le caractère entier de Sabrina, sa fierté aussi à mener seule sa barque, à se croire indépendante.

— Désolée P’pa, mais entre le taff et les mecs, je ne sais plus trop sur quel pied danser, soupire-t-elle.

Elle ne l’a pas agressé en lui demandant de s’occuper de ses affaires ? Elle doit vraiment aller mal, ou être totalement perdue.

Serge décide donc de poursuivre.

— Tu veux en parler ? Je ne suis peut-être pas le mieux placé pour te conseiller, mais…

Les vannes s’ouvrent dans la seconde, contre toute attente. Sabrina se redresse dans sa chaise longue, enfile une liquette de lin mauve, puis pose ses avant-bras sur ses genoux, en une attitude réfléchie.

— J’en ai marre de tous ces tordus névrosés, trentenaires infantiles et égoïstes, qui ne pensent qu’à leur petit bonheur du jour, inaptes au plus élémentaire sens des responsabilités, incapables de respecter les besoins essentiels de l’autre.

— Euh, tu fais allusion à tes conquêtes ?

Serge appartient à une génération qui n’est pas nécessairement à l’aise dès qu’il s’agit d’exprimer des sentiments avec ses propres enfants, surtout ses filles. Encore moins si l’on aborde la question sexuelle. Il a su expliquer à Octave quelles étaient les grandes lignes du comportement à avoir avec une femme. Celui-ci avait été à bonne école en observant ses parents. Mais parler rapports amoureux, voire érotiques avec Sabrina, c’est une autre paire de manches. Sa fille apprécie d’autant plus ce qu’elle devine être un gros effort de sa part.

— Et de mes boss ! Vous étiez tous aussi tarés à ton époque ? demande-t-elle.

Très sérieusement, Serge se met à réfléchir. Son expérience en entreprise a été assez linéaire. Il sait qu’il a eu de la chance. Bon nombre de ses amis se sont souvent plaints auprès de lui de devoir subir les exigences et autres lubies d’un patron ou manager caractériel. Il n’a connu aucun accident de parcours, ayant fait toute sa carrière dans un groupe aux activités indispensables pour la population. L’agroalimentaire se portait comme un charme, alors, et il était facile de vendre des produits assez inutiles, simplement parce qu’ils étaient présentés comme obligatoires. Et puis il n’était chargé que de faire fructifier les finances des entreprises, pas d’en promouvoir les marques. Il aurait détesté ça.

Quant à sa vie amoureuse, tout cela remonte si loin. Il n’a pas eu pléthore de liaisons. Il a eu quelques flirts, a profité de son service militaire pour jeter sa gourme, comme bien des jeunes hommes de sa génération. Et puis il lui faut le reconnaître, les choses étaient plus simples à l’époque. Les filles n’avaient pas vraiment d’ambitions autres que se marier et faire des enfants. Du moins, les encourageait-on fortement dans cette voie, surtout les demoiselles de son milieu.

Quand il a rencontré Lucille, sa future femme, Serge avait plus de trente ans. Ses parents s’impatientaient de le voir convoler en justes noces et assurer leur descendance. Le jeune homme ne s’est pas longtemps posé la question de savoir s’il voulait passer le reste de sa vie avec elle. Elle remplissait tous les critères nécessaires à faire son bonheur. Lucille était jolie, intelligente et cultivée sans être un bas-bleu. Bref, elle lui a tout de suite beaucoup plu. De surcroît, elle appartenait à son milieu, en bonne fille de viticulteur, ce qui arrangeait tout le monde, surtout leurs parents respectifs. La chance a voulu que le coup de foudre soit réciproque. Ils ont donc rapidement décidé de se marier et Agathe s’est annoncée dans l’année qui a suivi. Même s’ils ont connu des épreuves, Serge reconnaît n’avoir jamais regretté son choix. Il n’a jamais trompé sa femme, incapable de mentir, et n’en ayant pas ressenti le besoin.

— Je n’en ai pas l’impression, quoique ce soit plutôt le genre de questions à poser à ta mère, tu ne crois pas ?

Sabrina a une mimique dubitative.

— Elle va encore me répondre que je suis exigeante, que je veux le beurre, l’argent du beurre et tout le tra-la-la ! Mais pourquoi les hommes me repoussent-ils !? Pourquoi ne suis-je pas comme Agathe, heureuse et épanouie ? Ou comme Caroline qui a trouvé le prince charmant ?

— Tu vivrais avec Octave ou Étienne ? lui demande abruptement son père.

La jeune femme éclate aussitôt de rire à l’idée de partager la vie de son frère ou de son beau-frère.

— Oh que non !

— Ah, tu vois ! Ce n’est pas si simple !

Serge sourit d’un air attendri. Lui et Lucille ont conçu des enfants aux antipodes les uns des autres. L’aînée est une intellectuelle, réfléchie et raisonnable, indifférente aux codes de son milieu social et si peu matérialiste. Le cadet lui ressemble davantage, vrai pragmatique et presque casanier, qui déteste l’aventure. La petite dernière quant à elle déborde de féminité, se montre expansive, ambitieuse et carriériste, mais recèle une âme de midinette qui attend toujours son prince charmant.

— Et en ce qui concerne ta sœur, tu dois admettre qu’il lui a fallu du temps pour trouver sa moitié.

— Sauf qu’elle ne la cherchait pas ! Rappelle-toi, seules ses maudites études comptaient pour elle. Et elle a trouvé chaussure à son pied avec Étienne, tout aussi intello qu’elle. Et moi, en plus, je veux des enfants. Mon horloge biologique ne va pas attendre toute la vie ! s’enflamme Sabrina.

— Alors, peut-être dois-tu songer à changer de cible, propose son père prudemment.

Sabrina lève un sourcil perplexe et méfiant.

— Je ne comprends pas…

Puisque sa fille semble en veine de confidences et lui demande son avis, autant le lui donner sans détour.

— Jusqu’à présent, reconnais que tu choisis des hommes qui te ressemblent fortement. À ce que tu nous racontes, ce sont comme toi des commerciaux et donc pas forcément les spécimens les plus stables. Ce sont des chasseurs qui aiment relever des challenges. Et séduire les femmes en fait partie.

— Tu crois vraiment que je dois draguer un ingénieur ou un informaticien, interprète aussitôt Sabrina, pas vraiment convaincue.

Serge éclate de rire.

— Non ! Et encore moins un financier, plaisante-t-il.

— Oh ! Ce n’est pas ce que je voulais dire !

— Je sais.

— Toi, tu es différent. Tu es fiable ! s’enflamme Sabrina.

Son père sourit. Même si elle doit le faire tomber de son piédestal, il reconnaît en son for intérieur qu’il lui est très agréable d’y être toujours juché à ses yeux.

— Simplement, ce genre de mec n’est pas très fun, termine-t-elle.

— Je n’ai jamais pensé que construire un couple, puis une famille, appartenait au registre du fun, rétorque-t-il.

— Tu t’es ennuyé avec Maman ?

— Non, bien sûr ! Que vas-tu chercher ? Ce que je veux dire, c’est qu’il faut pouvoir compter l’un sur l’autre. Tu peux me croire, en cas de coup dur, on se sent moins seul. Et si tu essayais de choisir en dehors du champ du marketing et du commerce la prochaine fois ? Tu aurais peut-être plus de chance ! propose-t-il plaisantant à demi.

Aucun doute à avoir, Sabrina n’a pas l’air franchement emballée. Si se marier équivaut à se retrouver avec un type cartésien et bricoleur, très peu pour elle. En même temps, elle a conscience que son père est peut-être dans le vrai. Elle fait l’erreur de craquer pour des bellâtres dont la tchatche l’éblouit, des sprinters lorsqu’elle cherche avant tout d’un coureur de fond.

— Mouais… Remarque, tu n’as pas tort, quand je regarde les copines de maman, celles qui étaient avec des vendeurs se sont fait larguer alors que les autres sont encore en couple. Comme toi et maman. Ça doit vouloir dire quelque chose.

***

Pendant ce temps dans la cuisine, Lucille Rivoire, sa fille Agathe et le conjoint de celle-ci, Étienne, sont en train de préparer le déjeuner. Étienne est un homme d’une quarantaine années, mince et trapu, que l’on sent solidement ancré dans la vie. Au-dessus de son visage aux traits réguliers et ses yeux très clairs, ses cheveux blonds ont encore éclairci depuis une semaine qu’ils sont soumis au régime du sel de l’océan et du soleil. Avec Agathe, ils affectionnent les sports nautiques et partent dès qu’ils le peuvent sur leurs planches de surf, affronter les courants de l’Atlantique, ou faire d’interminables randonnées le long des rivages.

Penché sur la cuisinière, sous le regard attentif de sa belle-mère, il en train de faire revenir la viande, concoctant depuis la veille une daube pour le déjeuner dominical. Agathe, quant à elle, a reçu comme mission la tâche ingrate d’éplucher les légumes. Un peu plus jeune qu’Étienne, elle ressemble à Sabrina, mais sa silhouette est plus longiligne et maigre. Pourtant, on sent les muscles déliés sous sa peau brunie et une belle énergie émaner de son corps mince.

Elle sourit d’entendre sa mère émettre des doutes quant à la capacité d’Étienne à cuisiner.

— Je ne veux pas vous paraître désagréable, Étienne, vous savez sans doute ce que vous faites… Mais vous êtes certain que vous n’avez pas eu la main trop lourde en épices ? Hier déjà, vous en aviez ajouté pas mal…

Lucille Rivoire semble réellement perplexe. Étienne peut voir en elle le portrait de sa compagne aux portes de la vieillesse. Depuis quelques années, elle a sacrifié ses longs cheveux devenus gris pour adopter une coupe courte plus moderne et surtout pratique à coiffer. Sa mise est simple et élégante.

Elle reconnaît de bonne grâce que la cuisine a toujours été son domaine et qu’être déchargée de la préparation du repas lui paraît plus que bizarre. La veille, Étienne a fait macérer les morceaux de bœuf dans une cocotte emplie de vin rouge, saupoudrant le tout de multiples épices. Et le voilà qui en rajoute encore après avoir goûté la sauce.

— Comme tu le dis si bien, Étienne sait ce qu’il fait, répond Agathe d’un ton ferme. Tu as accepté qu’il se charge de préparer le repas, alors laisse-le tranquille.

— C’est difficile de déléguer ce dont on a toujours été responsable, pas vrai, Lucille ? se moque à son tour Étienne, faisant un clin d’œil à sa belle-mère.

Lucile secoue la tête et lui sourit. Elle apprécie de plus en plus son gendre. Elle l’appelle ainsi, même si, à son grand regret, Agathe et lui ne sont pas mariés. Ils n’ont pas davantage d’enfants et disent ne pas en désirer. Lucille adore son rôle de grand-mère. Mais si son fils et sa belle-fille lui ont déjà donné trois petits diables, ce n’est pas comme si elle accueillait la progéniture d’une de ses deux filles. Et si Agathe paraît définitivement écartée de la course à la maternité, Sabrina ne cache pas, quant à elle, sa profonde aspiration à fonder une famille, sans avoir à ce jour trouvé chaussure à son pied.

Au départ, Étienne lui semblait un peu bourru, à la fois solitaire et rêveur. Et puis, il l’intimidait. Il était trop intellectuel et tellement cultivé. Elle en reste encore parfois presque gênée de sa propre ignorance. Elle a fini par reconnaître sa gentillesse et aussi la grande valeur de sa droiture.

Avec Caroline, la femme de son fils Octave, les choses sont beaucoup plus simples. Elles se ressemblent beaucoup, effacées et pragmatiques, dévouées à leur mari et leurs enfants. Quant à Lars, qui a failli devenir son gendre, elle n’a pas eu trop de mal à se remettre de sa trahison. Voir partir Sabrina en Norvège l’a purement et viscéralement terrifiée.

— Va plutôt te reposer avec papa et Sab, propose encore Agathe.

Lucille affiche un air affolé, comme si sa fille aînée venait de proférer une horreur.

— Oh que non ! Ta sœur doit être en train de lui raconter ses malheurs. Si j’apparais, je vais aussitôt me faire ramoner.

Agathe ne peut retenir un sourire malicieux. Sabrina et Lucille ont toujours eu des relations conflictuelles, la première étant tellement plus fonceuse que la seconde. Lucille Rivoire est avant tout une épouse et une mère. Elle a privilégié son foyer et sa vie de famille. Elle a été comblée par un mari attentionné, dont les revenus plus que confortables lui ont évité de s’inquiéter pour leur avenir et celui de leurs enfants.

Et si Agathe disait à Sabrina qu’elle envie à Lucille sa sécurité financière, elle se ferait sans doute remonter les bretelles de la pire façon.

— Alors, arrête de surveiller Étienne et viens plutôt me donner un coup de main pour la pluche. Tu sais combien je déteste ce genre de boulot et on va être en retard. Octave et sa tribu ne devraient plus tarder à arriver.

Lucille obtempère comme à regret, et s’assied en poussant un gros soupir.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Je t’assure qu’Étienne est super bon en cuisine, la taquine encore Agathe.

— Ce n’est pas ça, je lui fais confiance. Non, en fait, je m’inquiète vraiment pour ta sœur.

C’est bien ce que son aînée soupçonnait. Autant crever l’abcès avant qu’il ne suppure de lui-même.

— Sabou est une grande fille depuis pas mal d’années, elle s’est toujours remise des épreuves qu’elle a traversées.

— Oui, mais après l’épisode Lars, elle est devenue plus fragile, quoiqu’elle en dise. J’aimerais vraiment qu’elle se stabilise.

— Et qu’elle te donne d’autres petits-enfants, traduit Agathe.

Elle-même et Étienne n’en ont pas parce qu’ils n’en veulent pas. Professeurs à l’université, elle en biologie et lui en histoire, ils n’ont de temps que pour leurs activités professionnelles, se nourrissent de voyages, d’expositions et de lectures. »

A suivre ! 😊
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