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Extrait du Premier chapitre de « Sabrina ou les tribulations amoureuses et professionnelles d’une trentenaire »

…« Levallois Beach, ou bienvenue dans les Balkans ! ». Voici le genre de plaisanterie lourdingue que claironne cette gauchiste d’Agathe, qui n’en manque pas une lorsqu’il s’agit d’ironiser sur les goûts un poil « gentrifiés » de sa sœur.
Laquelle frangine, à cette seconde, n’a strictement rien à faire des considérations pseudo-éthiques de son aînée ! Il lui faut mettre au plus vite la main sur son sac Lancel, cadeau super bien ciblé de ses parents pour son trente et unième anniversaire qui a eu lieu quelques semaines auparavant ; elle l’a pourtant déposé la veille au soir, bien en évidence sur un des fauteuils club du salon, eux-mêmes chinés avec une persévérance de fox-terrier aux Puces de Saint-Ouen ; salon qui, entre parenthèses, sert fort opportunément, dès que

cela s’avère nécessaire, de salle à manger, voire de bureau.

Quand on démarre dans la vie, on a rarement les moyens financiers de s’offrir le loft de ses rêves les plus fous, avec terrasse protégée des regards indiscrets sur les toits de Paris. Pourtant, depuis l’inscription dans l’école de commerce qui va bien, on fantasme sur ce petit cocon d’amour. Et même si on n’a pas fait HEC, les dirigeants dudit établissement vous ont certifié à moult reprises que, une fois le diplôme en poche, celui-ci vous assurerait une renommée d’enfer et la rémunération qui va avec.
T’as raison ! Rêve !
Ah ! Voilà le sac récupéré ! On ne sait comment ni pourquoi, il était dans le couloir, posé sans doute à la va-vite devant la porte des W.C. Ne jamais désespérer de son mode d’organisation un tantinet brinquebalant ! D’autant qu’il reste encore à retrouver les lunettes de soleil, oubliées elles aussi fort logiquement dans la salle de bains, accessoire essentiel à la parfaite panoplie de la cadre trentenaire, bien à l’aise dans ses escarpins.
Sabrina joue les toupies, histoire de vérifier autour d’elle que tout est raccord, son indispensable iPhone à la main. Le jour où un scientifique de génie trouvera la solution miracle pour greffer ce gadget à la paume de sa propriétaire, la vie sera topissime. En tout cas, cela l’arrangerait sacrément, elle qui se demande en quasi permanence où elle a bien pu le fourrer. En même temps, comme elle change d’engin quasiment tous les ans, l’opération lui coûterait cher en chirurgie. Elle fantasme depuis quelques semaines sur le nouveau Xs Max, mais même à ses yeux de consommatrice compulsive, le prix paraît prohibitif. Si jamais elle se décide à succomber, elle sait par avance qu’elle aura droit à une méga remontée de bretelles de la part d’Agathe.
Dernier coup d’œil dans le grand miroir fixé judicieusement derrière la porte d’entrée. Le résultat convient à peu près à la jeune femme. Ses yeux noisette sont un peu cernés après quelques mauvaises nuits, mais à part ça, tout lui semble parfait. Ou presque. En tout cas, la voilà parée pour sa journée de travail.
Sur le palier, elle ferme les verrous à triple tour. Le voisin du dessus a une fâcheuse tendance à se tromper d’étage et à prendre sa porte pour la sienne, au risque de la démolir si elle lui résiste. C’est arrivé une fois et c’est à peine si ce sagouin s’est excusé ! Une espèce de grand type hirsute qui se prétend musicien. Pas mal physiquement au demeurant, mais pas vraiment le genre de Sabrina qui apprécie les hommes élégants et propres sur eux, même quand ils sont vêtus de manière décontractée.
Ce jour-là, comme tous les autres, pour s’acharner comme il l’a fait au point de pulvériser la serrure, il avait sans doute plus qu’abuser de la fumette. La jeune femme flaire souvent l’odeur pestilentielle de son addiction se diffuser fort inopportunément jusqu’à elle par le système d’aération des toilettes. Concernant la porte, elle a dû batailler ferme avec le pseudo-artiste en devenir pour faire rédiger un constat et obtenir remboursement des dégâts. Depuis, elle a transformé son appartement en nouveau Fort Chabrol, barricade tout dès qu’elle sort – et même quand elle est à l’intérieur – avec un verrou dernier cri triple sécurité et blindage indestructible.
Enfin, c’est ce que lui a certifié le vendeur. Cela n’empêche pas Sabrina de réfléchir à ajouter une bonne vieille alarme, histoire de bien recadrer l’énergumène s’il lui cherche de nouveau des poux dans la tonsure.
Il est plus que temps de dévaler les escaliers. Une fois de plus, la jeune femme est en retard.
— Bonjour madame Almeida !
— Bonjour mademoiselle Rivoire !
La gardienne de l’immeuble est en train de ranger les poubelles dans la cour. Elle s’y prend avec tant de précautions qu’on jurerait qu’elle gare des Lamborghini. Sur les conseils avisés de sa mère, Sabrina s’efforce d’être toujours très aimable avec elle. Il est vrai qu’elle a bien besoin de son aide lorsqu’il s’agit d’arroser les plantes de son balcon lilliputien, chaque fois qu’elle s’envole pour les States, sa patrie d’adoption.
La porte cochère claque derrière elle. Dans la rue, elle court à demi jusqu’à la station de métro la plus proche. Depuis que le service hyper pratique Autolib a disparu et que son successeur MoveinParis n’assure pas encore de prestation dans sa ville huppée des Hauts-de-Seine, la jeune femme doit se résigner à rejoindre ses contemporains dans les transports en commun d’Île-de-France. Vois le bon côté des choses. Comme ça, tu fais des économies pour acheter tous les trucs dont tu n’as pas besoin, a ironisé Agathe la semaine passée.
Le plus difficile dans l’histoire est de scruter son mobile pour vérifier ses SMS et ses mails, sans, dans le même temps, se télescoper avec un piéton, accro comme elle à un petit écran tactile. Sabrina traverse quelques rues, au péril de sa vie, car elle ne s’attarde pas à vérifier que la circulation le lui permet. Comme tout bon quidam parisien ou banlieusard, elle pense avoir le droit d’aller où et comme elle veut. Elle affiche donc une indifférence impériale pour les passages cloutés et ignore totalement les énormes 4×4 profilés qui hantent à présent l’ancienne cité ouvrière, devenue temple des jeunes cadres dynamiques par le fait d’un maire mégalomane, pas très regardant sur l’honnêteté de ses pratiques.
Pourtant, si Sabrina levait le nez et observait la vie autour d’elle, elle remarquerait que certains hommes se retournent ostensiblement en la croisant. Rien de plus banal. Brune et charmante, mince avec quelques jolies rondeurs, élégante sans ostentation dans son petit manteau noir et son pantalon parme délicieusement printanier, elle peut aisément plaire à tout mâle normalement constitué.
Mais à quoi bon ? Elle n’attend le salut que de sa boîte à applis.
***
Bon… Ma pauv’ Sabounette, va falloir te faire une raison…
Un klaxon assourdissant la tire de sa contemplation. Bien obligée de s’arrêter ! Un vieillard d’au moins cinquante ans l’insulte copieusement. Sabrina hausse les épaules avec tout le mépris dont elle se sent capable. Le feu vert voit défiler un flot de voitures. La jeune femme profite de son attente forcée pour se replonger une énième fois dans son iPhone et pousser un soupir éloquent.
Ni SMS ni message. C’est on ne peut plus transparent, message reçu cinq sur cinq ! Ce salaud t’a bel et bien laissé tomber comme une vieille chaussette… D’ailleurs, on se demande pourquoi la chose te surprend, si désespérément classique !
Le feu est enfin au rouge. Sabrina se met à courir au risque de bousculer les piétons qui viennent en sens inverse. Elle s’engouffre dans l’escalier du métro et franchit le contrôle avec son pass Navigo habilement inséré dans la poche avant de son sac. Elle dévale les marches jusqu’au quai qu’elle longe en slalomant entre les passants, pour s’arrêter comme chaque jour à hauteur d’un distributeur de boissons.
À côté d’elle, un homme est plongé dans un quotidien gratuit. Il affiche le look parfait du jeune cadre dynamique, presque caricatural : petit costume bien près du corps Kenzo, cravate Hermès… Qu’est-ce qu’il fout dans le « tube » ? se demande Sabrina. Il doit être en manque de Blue-car, comme elle.
Alternant avec la contemplation de l’écran de son iPhone, elle le jauge d’un air presque rancunier.
Putain ! Mais qu’est-ce qu’ils ont tous ces mecs ? Z’ont été castrés par la fée Carabosse ou quoi ? Regarde celui-là… Il n’est ni moche ni beau, apparemment clean, il n’a même pas les ongles rongés ! Et elles sont combien à avoir tenté de le séduire ? Et à s’être pris un râteau sans raison ni explication ? !
Le train entre en gare à cet instant et la tire de sa méditation un tantinet sexiste. Alors que Sabrina se prépare à sauter dans le wagon, elle affiche une hésitation polie parce que le pseudo-dandy s’est avancé en même temps qu’elle. Sans doute espère-t-elle une marque de déférence, un pieux souvenir de la politesse d’antan, de celle que sa mère lui assure avoir connue. Elle doit vite remiser ses attentes au rayon des vieilleries en tous genres. Le gus passe devant elle sans un seul regard, perdu dans sa lecture.
Super ! Les filles, on a voulu la parité, rien à craindre, on l’a obtenue ! Les hommes ne sont même plus capables d’être galants ! Quel mufle ! Mais grand bien leur fasse, je le leur laisse, ce minus, à ces pauvres mijaurées qui se disputent son petit corps de rêve !
Prenant le métro en début de ligne, elle parvient facilement à trouver une place assise dans le fond du wagon et se retrouve coincée entre un grand type habillé en jogging qui mâchouille un chewing-gum d’un air inspiré et une quinquagénaire à la mine épuisée.
C’est quoi au juste cette vie ? À quoi bon tous ces faux-semblants ?
Sans doute pour se consoler, persuadée de ne rien avoir de commun avec tous ces employés en route pour démarrer leur journée de travail, elle se réfugie une nouvelle fois dans la compagnie édifiante de son iPhone, surfe sur ses multiples applis de rencontres, toutes aussi stériles les unes que les autres. Et toujours nul message de qui vous savez, le seul, l’unique, le vrai, celui qu’elle croyait enfin être le bon numéro, quoi !
Le salaud ! Même pas capable de me dire qu’il ne veut plus me voir ! Comme si j’allais m’accrocher à son cou telle la nympho moyenne ! Casse-toi de ma vie, oui !
Sabrina se rend alors compte qu’elle a parlé à mi-voix. La femme lui coule un regard vaguement inquiet tandis que le type, la mine perplexe, arrête de mâchouiller son chewing-gum, le saisit fort inélégamment entre son pouce et son index droit pour tirer dessus, avant de l’enfourner à nouveau dans sa bouche d’un claquement sec.
Sabrina ne peut s’empêcher d’esquisser une mimique dégoûtée.
Mon Dieu ! Quel cloaque ! Je ne supporte plus le métro… Qu’est-ce qu’ils ont foutu Bolloré et Hidalgo à se crêper le chignon ? Plutôt que de se payer Canal, le Celte aurait mieux fait de sécuriser sa stratégie et de valoriser son parc de Torpédo. Parce que côtoyer tous ces gens, merci du cadeau ! Il s’en moque, lui, rupin comme il est. Il voyage en mode Rolls-Royce ou Jet vers sa Bretagne natale ! Pourquoi doit-on rester ainsi scotchés les uns contre les autres ? C’est quoi, notre péché, au juste ? Ras-le-bol des mesquins et des minables !
Un énième coup d’œil sur l’iPhone, puis Sabrina prend la décision du siècle et se résout à le ranger dans la poche intérieure de son sac. Les stations défilent. Le jeune cadre descend à l’une d’elles. Il n’a pas lâché son canard du regard.
Dans deux ans, j’aurais l’âge du Christ et j’en suis encore là, à chercher le mâle qui saura me rendre heureuse et me faire les deux marmots que je désire pour rentrer dans leurs statistiques à la noix. Je n’ai pourtant pas l’impression d’être méga exigeante ?! Il y a des palanquées de greluches qui y ont droit ! Alors pourquoi pas MOI ?
Sabrina lève les yeux vers le plafond, comme si Dieu lui-même y traînait ses guêtres.
Qu’est-ce que je Vous ai fait pour me punir de la sorte depuis si longtemps ?
Comme il lui reste un paquet de stations avant de parvenir à bon port, elle se laisse aller à rêvasser, la tête appuyée contre la vitre, se créant une bulle fictive pour s’extraire du vacarme environnant. Spontanément, elle disparaît en songe à Stockholm, là où un an plus tôt sa vie aurait dû basculer dans le bonheur et où finalement elle n’a fait que se retrouver face à ses illusions perdues. »
A suivre ! 😊
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