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Extrait du Onzième chapitre « Sabrina ou les tribulations amoureuses et professionnelles d’une trentenaire »

« Tu parles, fulmine Sabrina en elle-même, vous êtes surtout très forts pour nous radier si on loupe une marche !

Enfin son tour arrive. L’agent d’accueil, une femme d’une cinquantaine d’années à la silhouette maigre et la mine avenante, examine sa convocation. Satisfaite, elle valide la présence de la jeune femme sur son ordinateur, puis lui fait signe d’aller patienter avec les autres autour d’une grande table. Sabrina obtempère et va s’asseoir au bout d’une travée de chaises inconfortables.

Pour se donner une contenance et aussi occuper la période d’attente, on ne sait jamais pour combien de temps on en a à poireauter, elle prend une revue et se met à la feuilleter d’un œil distrait.

Peu à peu, des éclats de voix parviennent jusqu’à son cerveau et lui font lever la tête. La femme de l’accueil semble avoir maille à partir avec un homme. Celui-ci est habillé assez simplement et tranche un peu avec les autres chômeurs qui ont davantage le look de cadres.

La tension grimpe de plus en plus rapidement.

— Mais puisque je veux voir monsieur Gomez !

— Je suis désolée, il doit y avoir une erreur. Il faut que vous ayez un rendez-vous avec monsieur Gomez pour le voir.

— Et moi je te dis que je veux le voir ! crie soudain l’homme.

L’employée semble décontenancée par le ton et surtout par le tutoiement dont il a usé. Elle prend une grande inspiration pour conserver son calme. Elle a dû avoir une formation en communication bienveillante avec son CPF.

— Je comprends votre déception, monsieur, mais les règles sont les mêmes pour tout le monde et doivent être respectées, explique-t-elle avec une magnanimité un peu forcée.

Intérieurement, Sabrina lui tire son chapeau d’afficher autant de stoïcisme. Il est clair que ce job n’est pas de tout repos et qu’elle-même serait bien incapable de le faire. Il y a fort à parier que cette femme ne peut pas faire autrement. À son âge, il faut prendre ce que l’on trouve ou pointer ad vitam æternam. En même temps, choisir de travailler dans la fonction publique, qui plus est chez Pôle Emploi, semble impensable à Sabrina.

— Tu me fais chier avec tes règles à la con !

Napoléon aurait dit, « ça se corse ! »

— Maintenant, vous allez vous calmer ! Vous n’avez pas de rendez-vous. Il faut d’abord prendre rendez-vous, répète l’agent de l’accueil, déjà moins compréhensive.

Au même instant, une de ses collègues sort d’un bureau voisin. Sur la porte, il y a un panneau avec le mot Direction. Sabrina continue d’épier la scène, curieuse de voir comment elle va évoluer, voire dégénérer.

D’autant que le chômeur semble perdre toute mesure dans ses propos.

— Mais tu piges pas que tu m’emmerdes ? hurle-t-il. Tu dis immédiatement à Gomez que je suis là, ou je te jure que tu vas prendre un pain en pleine gueule !

La nouvelle arrivante s’interpose aussitôt pour poser une question totalement inepte.

— Un problème Hélène ?

Sabrina bout intérieurement. Ben non, ta collègue adore se faire massacrer par des abrutis ! L’agent d’accueil roule à présent des yeux affolés pour montrer qu’elle ne contrôle plus vraiment la situation.

— Ce monsieur veut voir Gilles, mais il n’a pas de rendez-vous aujourd’hui.

— Vous ne pouvez rencontrer votre conseiller que si c’est prévu avec lui, confirme la directrice d’un ton qu’elle cherche à rendre implacable.

— C’est lui qui m’a dit d’passer quand j’en avais envie, argue l’homme toujours plus agressif.

— Vous avez sans doute mal compris…

Mais elle est grossièrement interrompue dans son explication.

— Eh ! Tu me causes pas comme ça, grognasse ! Et surtout, tu me prends pas pour un con !

Mon Dieu, comment ne craquent-elles pas à recevoir des olibrius toute la journée pour un salaire de misère ! C’est une triple auréole qu’elles devraient avoir !

Toutes les têtes sont à présent tournées vers le trio qui donne représentation. Certains mâles présents dans l’espace s’approchent imperceptiblement, comme s’ils se préparaient à intervenir le cas échéant. De l’autre côté de la salle, une conseillère apparaît, raccompagnant un demandeur d’emploi. Elle regarde ses collègues toujours aux prises avec l’homme, puis les personnes assises, dont Sabrina. Elle affiche une mine totalement blasée.

— Madame Rivoire, lance-t-elle d’une voix monocorde.

Sabrina sursaute presque en entendant son nom. Elle se lève incontinent, en bon petit soldat prêt à partir à l’abattoir, et adresse un large sourire à la femme qui ne lui répond pas. Cette attitude rétive lui fait l’effet d’une douche froide. Alors, remballant ses efforts de séduction, elle suit la conseillère dans son bureau.

***

Enfin, si on peut appeler comme ça un bocal aux demies cloisons, ce qui permet à tout un chacun d’entendre des propos qui devraient être confidentiels. Sans un mot, la conseillère va s’asseoir à sa place derrière le petit bureau. À aucun moment elle ne regarde Sabrina, que cette attitude ouvertement hostile comment à énerver quelque peu.

— Alors, vous êtes Sabrina Rivoire. Voyons voir, vous avez été licenciée, c’est bien ça ?

La jeune femme acquiesce d’un hochement de tête que l’autre ne peut pas relever, vu qu’elle a les yeux rivés sur l’écran de son ordinateur.

— En effet. Je pensais d’ailleurs vous rencontrer plus tôt, commence à expliquer Sabrina, voilà quatre mois que j’ai quitté mon poste et…

— Lisez pas les journaux ? l’interrompt la conseillère d’une voix aigre.

Sabrina semble un peu désarçonnée, ne saisissant pas le rapport.

— Euh, évidemment que si, au contraire, la presse me donne beaucoup d’informations…

— Alors vous êtes au courant ! On est débordé, on fait ce qu’on peut !

Et tu peux vraiment peu !

Au moins, le message est clair. Celle-là n’aime pas son job.

— Hin, hin, continue la conseillère revêche en lisant toujours son écran. Ouais, d’accord, je vois le genre.

Qu’est-ce que tu vois, espèce de truffe !

Sabrina sent la moutarde lui monter au nez. Encore une qui repère des fainéants et des profiteurs dans tout chômeur qui se présente à elle. Pourtant, Sabrina est l’exemple même de la femme malheureuse comme les pierres de ne pas travailler. Sa fonction, c’est en effet beaucoup de son identité.

— Vous ne risquez pas de trouver un job chez nous, conclut l’autre.

Comme si je ne l’avais pas deviné toute seule ! Il n’y a que les minables qui recrutent chez toi !

— Et je ne vais pas pouvoir faire grand-chose pour vous.

Là, c’en est trop ! Sabrina le sait parfaitement qu’elle doit retrousser ses manches pour chercher un nouvel emploi. Inutile de le lui préciser.

Elle s’empresse donc recadrer l’entretien.

— Je suis venue parce que j’y suis obligée si je veux continuer à percevoir mes Assedic.

La conseillère lui jette un regard mauvais. La jeune femme se rend alors compte qu’elle s’est habillée en femme d’affaires, tandis que son interlocutrice est en jean et en pull un peu avachis.

— Ouais, ben on va compléter votre dossier, commence-t-elle d’un ton menaçant, z’avez un CV ? Ça ira plus vite.

Sabrina en sort un de la chemise en carton qu’elle a posée sur ses genoux, et le lui tend.

— Hin, hin… l’est pas mal du tout.

— On m’a recommandé de le faire ainsi. Une coach que je connais.

— Hin, hin… je peux le garder ? Comme modèle.

Sabrina ne peut cacher sa surprise. Elle aurait pensé que la conseillère était plutôt affûtée côté conception d’outils de recherche d’emploi. A priori, ce n’est pas vraiment le cas…

— Euh, je suppose… Enfin, oui, si vous voulez

Aussitôt dit, aussitôt fait. Le CV est prestement rangé dans un tiroir, de manière à ce que Sabrina ne puisse pas le récupérer. Puis la conseillère se met à frapper frénétiquement sur son clavier pour saisir les informations dans son PC. Sabrina examine la pièce, puis sans y prendre garde, s’appuie un peu sur le bureau. La conseillère arrête immédiatement de taper, lui jetant un regard torve empli d’une menace assez claire. Ce coude l’indispose. Sabrina préfère se reculer prudemment avec un petit sourire d’excuses.

— J’ai entendu dire que vous proposiez des coachings, commence-t-elle. Je pourrais ainsi continuer à voir celle qui me suivait avant l’été.

La conseillère la fixe d’un air interloqué, puis éclate de rire.

— Un coaching ! Et puis quoi encore ?! C’est pas franchement la tôle à Crésus, ici !

— Pourtant, ça me fait beaucoup de bien. Et l’autre jour à la télévision, la ministre du Travail…

Rien à faire. Elle est tombée sur la conseillère la moins bien embouchée de l’agence.

— Elle dit n’importe quoi, la ministre. Elle y connaît rien et surtout pas ce qu’on endure quotidiennement. Soyons claires, ça ira plus vite. Je n’attends qu’une chose : soit vous retrouvez un emploi, soit vous faites une erreur et je vous raye des listes.

— Une erreur ? Répète Sabrina.

L’autre croise les bras sur son bureau et affiche un sourire sadique à souhait.

— Ben oui, par exemple, vous oubliez de remplir votre relevé mensuel dans les temps. Ou vous ne pouvez pas me prouver que vous cherchez vraiment un job. Et toc ! Vous êtes radiée !

— Super !

— Qu’est-ce que vous croyez ? s’enflamme la conseillère tout en reprenant son rythme infernal de frappe sur le clavier. Au chômage, vous gagnez toujours plus que moi quand je travaille, alors je ne vais pas me coucher pour vous plaindre !

Nous y voilà ! Tu m’en veux d’être cadre quand tu n’as qu’un salaire de petite employée, comprend Sabrina, redevenant snob.

— Je ne vous demande rien de tel, préfère-t-elle répondre.

La conseillère s’interrompt de nouveau, l’œil mauvais comme si elle la soupesait. Puis elle semble apparemment signer l’armistice, ce qui soulage Sabrina.

Ce n’est pas dans son intérêt de se mettre cette bonne femme à dos.

— Reprenons… Alors, vous cherchez quoi comme job ?

— Dans le marketing, comme l’indique mon CV.

— OK… On dit donc, code M1705 dans le ROME.

— Le ROME ?

La conseillère a un geste agacé de la main.

— Oui, le répertoire opérationnel des métiers et des emplois, tout le monde connaît ça ! Pouvez être plus précise ? Quel genre de marketing ?

— Euh… On va dire, un poste de responsable dans une PME. Ou bien chef de groupe dans une grande entreprise. Ah ! Si possible en environnement international

Un ricanement moqueur lui parvient en écho. Dieu que cette femme est odieuse !

— Ben voyons ! Et bien payé par-dessus le marché ?

Cette question ! Sabrina ne s’est pas tapée toutes ses années d’études pour rien !

— Euh oui… Ah ! Si c’est dans le secteur du luxe, notamment du vin ou de l’épicerie fine, ce serait parfait.

La conseillère affiche cette fois un sourire franchement hilare. Si au réveil, on lui avait dit qu’elle s’amuserait dès son second rendez-vous de la matinée, elle se serait levée de meilleure humeur ! Elle goûte fort ces espèces de dindes manucurées et surdiplômées qui se la pètent, genre reine du pétrole. Et elle aime encore plus les casser, les ravaler plus bas que terre, qu’elles comprennent enfin qu’elles n’ont pas tous les droits et surtout qu’avoir un bon job n’est pas un dû.

— Vous êtes certaine que vous cherchez du boulot ?

— Comment ça ?

La conseillère précise sa pensée avec une voix langoureuse qui n’augure rien de favorable.

— Vous savez que c’est la crise ?

— Évidemment, rétorque Sabrina.

Elle me prend pour une débile, ou quoi ?

— Vous consultez les annonces ? Vous avez des entretiens ?

— Oui… J’ai créé des alertes sur le site de l’APEC…

— Pourquoi pas sur celui de Pôle Emploi ? On n’est pas assez bien pour vous ?

Sabrina échappe de peu à la gaffe monumentale de répondre par l’affirmative. Elle préfère poursuivre son discours par une flatterie.

— J’attendais de vous rencontrer pour bénéficier de vos recommandations.

La conseillère n’a pas l’air dupe, mais cette fois, elle est prise à son propre piège et ne peut rien répliquer.

— J’ai également activé mon réseau relationnel sur Linkedin et j’ai décroché quelques entretiens, sans succès pour l’instant.

— Z’êtes sans doute trop gourmande, conclut l’autre, toujours ironique.

— Je vous demande pardon ? s’étonne-t-elle.

— Ben oui, vous êtes tous les mêmes, vous vous faites virer et vous voulez quand même gagner autant dans le poste suivant

— Ça me paraît normal, j’ai des compétences, de l’expérience, et…

— Z’êtes trop gourmande, c’est bien ce que je dis !

— Je ne vous permets pas d’en juger ! s’insurge Sabrina.

Mais elle n’est pas en position de force. Et l’autre le lui fait rapidement comprendre.

— Vous savez que si vous refusez deux jobs de suite, vous êtes radiée.

Ça devient de l’obsession !

Il faut reconnaître que l’agence Pôle Emploi de Levallois est surtout fréquentée par des cadres. Du coup, leur allocation est généralement confortable, du moins quand la conseillère la compare à son propre salaire. Ils s’imaginent que tout leur est dû parce qu’ils pètent dans la soie depuis qu’ils sont nés, alors qu’elle a dû se battre à toutes les étapes de son parcours.

Bref, elle est un peu aigrie par la vie. C’est ce que Sabrina conclut en l’écoutant.

— En ce cas, proposez-moi un job qui me corresponde et je signe de suite… Je suis prête à partir à l’étranger.

Comme ça, je ne verrai plus ta tronche de cake !

— VRP ? Ça vous tente ?

Mais c’est pas vrai ! Elle n’a rien compris !

— Ou visiteuse médicale, il paraît que ça paie bien…

La jeune femme respire un grand coup, histoire de conserver son sang-froid. Il est clair qu’elle va tout faire pour changer de référent. Dès son retour chez elle, elle va faire une lettre circonstanciée à la directrice de l’agence pour lui apprendre ce qu’elle pense de ses collaborateurs, et de celle-ci en particulier.

— Je vous ai dit que j’étais responsable marketing, grince-t-elle.

— J’ai rien de tel dans mes fichiers. Bon, ça ira pour cette fois…

La conseillère lance l’impression de documents, fait signer trois feuillets à Sabrina, puis les tamponne, les paraphe à son tour et en donne un à la jeune femme.

— On se revoit dans six mois…

— Six mois !

— Au mieux ! insiste la conseillère avec délectation.

— Super !

— Eh ! Si ça ne vous plaît pas, plaignez-vous à qui de droit ! Vous savez, la fameuse ministre qui raconte n’importe quoi à la télé ! Je suis charrette, moi, j’ai cent quatre-vingts chômeurs comme vous à suivre ce qui fait que mon planning est blindé jusqu’à la rentrée ! Donc, je vous mets rendez-vous dans six mois, c’est à prendre ou à laisser !

Sabrina préfère baisser les bras. Sans un mot, elle se lève et sort du bureau. »

A suivre ! 😊

Vos avis, commentaires, encouragements, sont bien entendu les bienvenus !

Merci à toutes et tous 😍
Agnès Boucher, Auteure & Blogueuse

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