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Extrait du Huitième chapitre « Sabrina ou les tribulations amoureuses et professionnelles d’une trentenaire »

… »Et puis Sabrina doit l’admettre ; elle n’a aucune envie de revenir s’installer à Bordeaux. À ses yeux, même si la ville a développé un véritable dynamisme, cela fait trop longtemps qu’elle a quitté la vie provinciale et elle aurait l’impression de s’enterrer vivante dans un trou. Trilingue espagnol et anglais, c’est maintenant qu’elle doit se confronter à un univers multiculturel et international, pas dans vingt ans !

Elle a donc décidé de se montrer raisonnable et consulte des annonces issues de secteurs qui rentrent moins dans ses critères initiaux. Le seul problème, c’est qu’il y a très peu de postes en rapport avec son expérience, ou alors tellement sous-payés qu’elle a davantage intérêt à rester inscrite à Pôle Emploi que de se remettre à travailler.

Mais se résoudre à cette extrémité la culpabilise. Sabrina est une active qui a besoin de se sentir utile.

Quelques jours auparavant, alors qu’elle recommençait à tourner en rond dans son deux-pièces, Julien lui a proposé de venir avec lui sur un salon dédié aux nouvelles technologies. Elle a d’abord refusé. Après l’expérience désastreuse chez ALVOE, elle en a soupé des logiciels et autres acteurs de l’économie numérique. Puis, ayant eu son père au téléphone qui s’inquiète de l’infructiosité de ses démarches, elle s’est laissée convaincre qu’elle ne risquait rien à l’accompagner, déposer quelques CV sur les stands des sociétés susceptibles de l’intéresser et rencontrer des professionnels.

 

Voilà pourquoi ce mardi matin-là, Sabrina a retrouvé à Julien à la sortie du RER de Villepinte. Joli port de pêche, a-t-elle pensé en observant les environs avec un peu de commisération. Puis son ami est arrivé et l’a entraînée vers le parc des expositions. Depuis deux bonnes heures, ils déambulent à pas lents dans les allées, empilent les documentations et glanent les contacts, lui pour se trouver de nouveaux prospects et elle en vue d’initier des entretiens. Puisqu’elle a décidé d’ouvrir son périmètre de recherche, autant le faire dès à présent.

En plus, les hommes sont majoritaires sur les espaces de promotion. Deviser avec une jolie trentenaire leur est fort agréable et elle n’a aucun mal à engager la conversation, feindre de se passionner pour les produits proposés et les écouter dérouler leur laïus tout en se retenant de bailler d’ennui.

Au détour d’une allée, alors qu’ils ont décidé d’aller avaler un sandwich, Julien a le plaisir de retrouver un ami. Comme cela fait longtemps qu’ils ne se sont pas vus, ils tombent dans les bras l’un de l’autre en s’assénant de solides tapes dans le dos, comme le font les hommes quand ils n’osent pas se faire la bise.

Enfin ça, c’est ce que subodore Sabrina.

Timothée, puisqu’il se prénomme ainsi, est de taille moyenne, les cheveux bruns et les yeux azur. Certes, la jeune femme préfère les hommes plus grands, mais elle reconnaît en son for intérieur que celui-là est plutôt craquant.

La réciproque ne doit pas être vraie, car ledit Timothée la considère à peine en lui serrant la main rapidement. Pourtant, elle se préparait à lui claquer une bise sur chaque joue. Je n’ai décidément pas la côte avec les potes de Jules, rumine-t-elle en repensant à Paul. Ou bien, elle a affaire à un timide. Sauf qu’elle ne cesse de l’examiner du coin de l’œil pendant qu’il discute avec Julien et il donne plutôt l’impression d’être sûr de lui. Elle en conclut aussitôt qu’elle n’est pas son genre. Dommage. Avec Julien, ils échangent leurs numéros de portable, se jurant de se revoir très vite. Sabrina a pris le temps de mémoriser celui de Timothée, ayant toujours été très douée avec les chiffres. Au moins, que cela lui serve à quelque chose !

Le regardant s’éloigner, une moue boudeuse et sceptique sur les lèvres, elle finit par ouvrir son cœur à Julien.

— Il est bizarre ton copain. Mignon, mais plutôt du genre laconique, voire mal aimable.

Évidemment, il n’a rien remarqué de l’intérêt de Sabrina pour son ami.

— Tim ? Ah ouais, il a un côté ours, d’ailleurs ses nanas s’en plaignaient toujours.

— Et tu sais s’il en a une en ce moment ?

Julien éclate de rire. Il connaît sa Sabou sur le bout des doigts et vient de faire la connexion. Ils ont fait leur scolarité ensemble à Bordeaux jusqu’au collègue. Et puis le père de Sabrina a été muté à Chicago, et ils ne se sont revus qu’à son retour des États-Unis après le bac. Il n’y a jamais eu la moindre attirance entre eux, seuelement une forte amitié. Sabrina a même été témoin de Julien lors de son mariage avec Chloé.

— D’accord, message reçu cinq sur cinq. Le lascar te plaît, s’pas ?

Mais elle ne veut pas griller ses cartes d’un coup et préfère rester sur la réserve.

— Oh ! Tu sais, j’ai d’autres chats à fouetter en ce moment. J’ai un job à trouver et ça tient carrément de la guerre civile !

— Pourtant, tu m’as dit que tu avais des rendez-vous.

— Oui ! Et tous sacrément originaux, tu peux me croire !

Avec une petite moue malicieuse, et tandis qu’ils mâchouillent le sandwich qu’ils ont acheté un peu plus tôt, elle lui raconte quelques-uns des entretiens qu’elle a décrochés depuis son retour à Levallois.

— Managers ou RH, ils te bassinent tous avec les mêmes questions : ça commence par… parlez-moi de votre parcours à ce jourSi vous deviez me révéler qui vous êtes en trois mots… Puis tu dois trouver toute seule ta valeur ajoutée pour le job proposé, tout ça en n’oubliant pas de te comparer aux autres candidats, que tu ne connais évidemment ni d’Ève ni d’Adam ! Fastoche !

— Tu sais bien que ce genre d’interview a ses rites. Outre ton argumentaire, c’est ton comportement qui a réellement de l’importance, tente d’expliquer Julien.

En tant qu’indépendant, il a été obligé d’embaucher à quelques reprises sur des projets trop lourds pour être conduits en solo ; il se reconnaît sans peine dans le type d’attitude que dépeint Sabrina. Il a vite compris que l’épreuve de l’évaluation est difficile, pour le recruteur comme pour le candidat. L’exercice d’appréciation n’est pas aussi aisé qu’on veut bien le croire et il est très facile de se planter dans les grandes largeurs.

D’où les réticences multiples et les précautions renforcées !

Mais Sabrina est de l’autre côté de la barrière. Elle n’affiche pas du tout la même patience, qualité qui lui fait de toute façon défaut, quelle que soit la situation vécue.

— Et tu continues par le summum de la connerie… Pouvez-vous me citer trois de vos qualités ? Trois de vos défauts ? Qualités ? Défauts ? singe-t-elle avec une ravissante grimace.

Julien éclate de rire tandis qu’elle pousse un énorme soupir désabusé.

— Sans oublier les marathons pour rencontrer une équipe dirigeante de sept pékins que souvent, en cas d’embauche, tu ne reverras jamais… Vous allez faire la connaissance de notre directeur commercial, monsieur Merlin, notre directrice du marketing, madame Duchmol, de la Stratégie, madame Descampoix, notre Directeur international… blablabla… pour finalement t’entendre dire que tu es réellement un super profil, mais qu’il y a un candidat mieux calibré que toi et qui te pique TON job !

— Franchement, tu ne crois pas que tu exagères un peu !

— Si peu… Ah, j’oublie les psys qui te font passer des tests de deux heures pour découvrir ton potentiel et la face cachée de la lune ! Je suis incollable à présent, et le truc est toujours un outil i-né-ga-lé ! Pour certains de ces trucs, on prétend même qu’ils relèvent de la secte ! J’en crève, Jules !

— Tu sais, c’est vraiment difficile de trouver le bon numéro.

— Mais je ne suis pas un numéro ! s’indigne-t-elle. Je ne veux pas être un numéro ! Je suis une pro-fes-sion-nelle ! Et bien sûr, ces sagouins ne te donnent jamais les résultats de ces pseudo tests. Bref, tu vois, je suis servie ! Et je ne te parle même pas des monceaux de CV envoyés pour des annonces et restés sans réponse ! Un vrai parcours du combattant !

Cela fait deux mois que Sabrina est rentrée et la galère a repris de plus belle pour retrouver un emploi. Et ce n’est pas faute de se démener ! Julien ignore ce qu’elle endure, parce qu’il a dès le début préféré la liberté, avec ses avantages et ses inconvénients. Il ne peut se permettre d’être au chômage et enchaîne les contrats, pas nécessairement rentables ou rémunérateurs, espérant que derrière, se profileront des partenariats plus lucratifs. Nombre de ses potes connaissent les mêmes affres que son amie, même lorsqu’ils sont surdiplômés. Le monde du travail est en train de vivre une mutation profonde et ceux qui ne le comprendront pas assez vite resteront immanquablement sur le bord de la route. Les trente glorieuses sont remisées aux oubliettes et la vie professionnelle toute tracée chez un seul employeur, du début à la fin d’une carrière, n’existe plus. Sabrina, quant à elle, semble bel et bien au bout du rouleau.

Ils se sont offert un café et s’assoient dans un espace repos pour le siroter.

— Qu’est-ce que tu comptes faire ? demande Julien.

— Persévérer, et sinon j’irai voir ailleurs

— Tu veux dire que tu quitterais à nouveau la France ?

— Mais quelle autre solution me proposes-tu ? J’ai un Master en marketing, je suis diplômée d’une grande école de commerce et je suis bilingue anglais. Je parle très couramment espagnol et mon allemand est plus que correct, je me débrouille même en suédois ! Je n’ai pas loin de dix ans d’expérience dans le business opérationnel, mais je n’intéresse personne ! C’est à pleurer, d’autant que nous sommes des milliers dans mon cas !

— Tu te sens vraiment de repartir ? insiste-t-il.

— Et pourquoi pas, à la fin ? J’étais très bien en Belgique.

— Sauf que la situation est tendue en ce moment. Regarde le Brexit, l’Italie qui flirte avec les extrêmes, même en Allemagne, la croissance ralentit. Tout le monde morfle.

— Oui, mais en Europe du Nord, les critères de recrutement sont bien plus simples ; on se base sur ton potentiel et ton expérience.

— N’empêche, on te donne le job, mais si ça ne marche pas, on te vire.

— C’est plus sain ! On te laisse ta chance ! Et puis ça réussira ! Et je serai promue !

Julien n’a aucune envie de la décourager.

— Bref, tu as déjà pris ta décision.

— Si seulement ! reconnaît-elle avant de se lamenter. Mais pourquoi ai-je quitté Bruxelles !?

Son ami esquisse un sourire amusé.

— Pour épouser Lars, ma belle.

— C’est bien ce que je dis ! renchérit Sabrina avec une mauvaise foi désarmante.

Puis elle réfléchit un petit instant avant d’ajouter.

— Sinon, entre nous, tu crois qu’il est en main Timothée ?

— Ah ! Tu ne perds jamais le nord, toi !

— Je suis un peu en manque côté cul, si tu vois ce que je veux dire. »

A suivre ! 😊
 
 
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Chapitre 8
 
 

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