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Extrait du Cinquième chapitre de « Sabrina ou les tribulations amoureuses et professionnelles d’une trentenaire »

« Sabrina a fini par jeter l’éponge et s’est résolue à appeler Coralie pour s’épancher dans son giron. Mentir à sa meilleure amie ou continuer à l’éviter est juste impossible. Les deux jeunes femmes se sont rencontrées durant leurs années de lycée à Chicago. Toutes deux avaient suivi leurs parents respectifs, mutés aux États-Unis. Au départ, Sabrina avait détesté l’idée de quitter son petit univers bordelais. Puis elle avait fini par s’y faire, et avait apprécié de plus en plus de vivre outre-Atlantique à mesure que sa pratique de la langue se fluidifiait et qu’elle s’y révélait douée.

Étant arrivées à la même rentrée des classes, elle et Coralie se sont vite reconnu des affinités, principalement au départ pour se serrer les coudes face aux autres élèves, le plus souvent enfants de diplomates ou de riches héritiers de fortunes européennes ou américaines. Et malgré le niveau de vie que le salaire de son père autorisait à toute la famille, Sabrina a presque eu le sentiment d’être pauvre durant ces années, confrontée aux dépenses faramineuses que leurs comparses pouvaient se permettre. Agathe n’a pas eu à vivre ce décalage, ayant exigé de rester en France pour passer son baccalauréat. Quant à leur frère, il était déjà étudiant en médecine et a accepté de prendre en charge sa sœur. Sabrina est donc partie seule avec leurs parents, ce qui a eu pour effet de souder davantage leur petit trio.

Coralie et elles sont de véritables amies ; jamais elles ne se sont fait concurrence ou se sont trahies l’une l’autre ; la première est blonde, le teint clair et les prunelles sombres quand la seconde est brune avec des yeux tirant joliment sur le vert. Le jour et la nuit, ce dont elles se sont vites rendues compte, chacune valorisant l’autre et vice-versa. Elles ont remarqué qu’elles ne plaisent pas aux mêmes hommes et leurs tempéraments sont aux antipodes. Coralie est douce et conciliante alors que Sabrina affiche un caractère plus trempé malgré sa trop grande affectivité.

Il est dix-sept heures et la jeune femme sort de chez elle pour rejoindre son amie à la terrasse de café où elles se donnent régulièrement rendez-vous dès que les beaux jours s’installent sur la capitale. Sabrina est déjà engagée sur le palier et il est trop tard pour faire machine arrière lorsqu’elle s’aperçoit que son voisin du dessus, celui qui abuse des substances illicites, grimpe l’escalier à sa rencontre.

Merdoum ! Pourvu qu’il ne soit pas complètement stone !

Mais non. Son allure semble plutôt posée. Il a le nez plongé dans une tablette de chocolat qu’il dévore avec une gloutonnerie presque infantile. Peut-être l’utilise-t-il comme un succédané à des produits plus corrosifs ?

En entendant le bruit des talons sur les marches en bois, il relève la tête.

— Salut, lance-t-il en reconnaissant sa jolie voisine.

— Bonsoir.

Elle a répondu du bout des lèvres, plus par éducation que par envie de nouer une conversation. Elle a été trop bien élevée par ses parents qui lui ont seriné durant toute son enfance, puis son adolescence qu’il fallait dire bonjour, merci, s’il vous plaît, etc., à tout le monde, surtout aux personnes qu’elle n’aimait pas !

Quelle plaie !

Dommage qu’elle soit si snobe, pense-t-il au même instant, ce serait sympa de se faire des dînettes entre voisins.

— Z’êtes déjà là à cette heure ? ajoute-t-il en la croisant.

Sabrina se retourne vers le jeune homme, abasourdie du tour que prend leur échange parvenu, sans raison, à la limite de l’interrogatoire.

— Je vous demande pardon ?

— Z’êtes au chômedu, c’est ça ? continue-t-il, plus par boutade que pour jouer les curieux.

Mais cette fois, c’en est trop. Elle décide de se l’encadrer dans les grandes largeurs. Ce pauvre type va se transformer en bouc émissaire de sa rancœur, de son ras-le-bol d’une bienséance trop léchée, où dire un mot plus haut que l’autre est rigoureusement prohibée.

— Non, mais je rêve ! De quoi vous mêlez-vous ?

Il sourit, amusé de sa rapidité à monter dans les tours. Si elle grimpe aussi naturellement aux rideaux, ça doit être un vrai bonheur de l’avoir dans son lit, songe-t-il en affichant une mimique gourmande.

— D’habitude, vous rentrez vers 19 h 30, poursuit-il d’un ton docte, et là ça fait plusieurs jours que je vous entends grenouiller toute la sainte journée dans votre appartement. En plus, vous avez recommencé à vous habiller comme un sac.

Charmante remarque !

— Et vous ne vous êtes jamais dit que je pouvais être en vacances ! argue-t-elle totalement ulcérée.

Il lève un doigt sentencieux pour la détromper.

— Ah ! Non, généralement, vous partez très loin durant vos congés.

— Où avez-vous été pêché un truc pareil ?

Il se penche vers elle avec un sourire entendu.

— Madame Almeida me raconte tout ! Elle m’a à la bonne, pas comme vous d’ailleurs, on se demande bien pourquoi…

— Je déteste les malotrus !

Aussitôt, il se met à pouffer dans sa barbe d’au moins trois jours !

En même temps, si Sabrina veut être honnête avec elle-même, elle doit reconnaître que cela lui sied plutôt bien, dans le genre Christ aux yeux gris, grand, les cheveux blonds vénitiens tombant en boucles sur la nuque, la silhouette fine et musclée.

C’est vrai qu’il est mignon, le con !

Et il doit être parfaitement sobre, car d’ordinaire, jamais il ne la brancherait ainsi, émettant pour seul dialogue quelques grognements ou raclements de gorge guère séduisants.

— Vous avez des expressions adorables, tellement old fashioned, répond-il sans se douter une seconde de l’examen minutieux auquel il est soumis. C’est à mourir de rire.

— Non, mais reconnaissez que c’est vraiment charmant ! Apprendre que la vie des propriétaires est étalée de la sorte !

— Et aussi celle des locataires, corrige-t-il, n’oubliez pas que nous ne sommes pas tous des crésus dans cette piaule.

— J’en ai assez entendu ! Bonsoir !

Sabrina veut clore la discussion, sauf qu’il n’est pas d’accord et redescend les marches derrière elle, lui prenant doucement le coude.

— Eh, ne vous fâchez pas…

— Lâchez-moi !

— Si vous êtes sans emploi, ce n’est pas une honte. Regardez-moi, je n’en fais pas une histoire !

Ce qu’elle fait aussitôt, avec une jolie moue dédaigneuse.

— Nan ! Vous, c’est quand vous bossez que ça devient inquiétant ! Et ne mélangez pas votre job de pseudo artiste avec les responsabilités auxquelles j’aspire.

Touché. Il pince les lèvres en hochant la tête. Une mèche rebelle vient illico balayer ses prunelles assombries par la colère. Il n’y a vraiment rien à faire avec cette bêcheuse. Comment a-t-il pu penser qu’un minimum de relation était possible ?

— OK ma caille, t’es carrément trop snobe ! Va retrouver tes gonzes nippés comme des milords, on a effectivement rien à se dire.

Et il disparaît dans l’escalier, laissant la jeune femme prise de court. Peu après, la porte de son appartement claque. Elle se met inexplicablement à regretter son attitude. Elle est consciente d’avoir été gratuitement méchante avec ce pauvre type qui s’efforce de se faire un nom en gratouillant sa guitare. S’il n’était pas aussi fainéant et négligé, sans doute l’aurait-elle remarqué.

Puis elle hausse les épaules. Elle s’excusera une autre fois… ou pas ! Cela dépendra de son humeur.

Si elle ne se dépêche pas, elle va être en retard. Elle parvient à attraper un bus, grimpe dedans en courant et va s’effondrer sur un strapontin. Bizarrement, son sentiment de culpabilité ne se dissout pas. Aussi, pourquoi lui a-t-il balancé en plein visage son nouveau statut d’assistée sociale ? Car c’est bien cette image qu’elle a d’elle-même, honteuse de figurer parmi ceux que beaucoup de ses amis et connaissances considèrent comme des parasites.

Oh et puis flûte ! Si ça se trouve, dans un mois, j’ai un job ! Je ne vais pas me mortifier pour un minable !

***

Une demi-heure plus tard, elle a retrouvé Coralie à la terrasse d’une brasserie située au cœur du jardin des Tuileries. Tout en sirotant un verre de rosé, elles tournent leur visage vers un soleil couchant encore chaud et qui commence à disparaître derrière l’épais feuillage des tilleuls et autres platanes. Le mois de mai est quasi estival cette année.

Sabrina affiche une mine particulièrement abattue. Son voisin a raison. Elle ne s’est même pas maquillée et est simplement vêtue d’un jean noir et d’un petit corsage couleur d’abricot mûr, alors qu’habituellement, elle accorde un soin jaloux à son apparence. Elle pousse un soupir désabusé et Coralie comprend que son moral s’est réfugié bien plus bas que les chaussettes qu’elle ne porte d’ailleurs pas, ayant préféré des ballerines coordonnées, unique témoignage de sa coquetterie coutumière.

— Je n’en reviens toujours pas, commence Coralie avec circonspection, la manière dont ce salaud t’a jetée.

— De qui tu parles ? Paul ou Fred ?

Coralie regarde son amie du coin de l’œil. Est-ce de l’ironie ou de l’écœurement ? Avec Sabrina, il est souvent difficile de faire la part des choses. Elle semble d’ordinaire si sûre d’elle. Elle prétend ne jamais avoir besoin de personne et veut paraître forte. Alors qu’en fait, sa soif d’amour est patente. Elle est comme la grande majorité des femmes. Enfin, d’après un article à ce sujet dans le dernier numéro de Marie-Claire.

À tout prendre, Coralie préférerait que son amie en soit déjà au stade de la raillerie. Cela signifierait qu’elle est en train de se sortir du marasme où elle se trouve plongée. Elle pourrait ainsi lui accorder un peu de son attention, car Coralie ne va pas très fort non plus.

Elle précise donc sa pensée.

— Paul bien sûr, quoi que pour ton boss, ce n’est pas vraiment glorieux de sa part.

Sabrina a un éclat de rire affecté pour exprimer la haute opinion dans laquelle elle tient les deux hommes.

— Mais en quoi leurs comportements te surprennent-ils ? Tu n’as pas encore compris que les mecs sont des lâches et de sales égoïstes ! Sauf mon père !

— Et le mien, glousse Coralie.

— Et le tien, si tu veux… Quoique le tien, il a quitté ta mère, non ? se souvient Sabrina, un poil perfide.

Coralie se lance alors dans la défense de son géniteur avec bonne humeur.

— Oui, mais il a de sacrées excuses ! Ma mère est définitivement la plus grande chieuse que la terre ait portée.

Les deux jeunes femmes éclatent de rire et aussitôt l’ambiance se fait plus détendue. Un serveur arrive, posant devant elle une assiette copieusement garnie de charcuterie. Il leur offre son plus beau sourire, ce qui les amuse et les flatte.

— Tu vois, en plus on a un ticket, murmure Sabrina.

— Mais il va falloir nous départager.

— Oh, on peut essayer le triolisme.

Coralie pouffe dans son verre. Puis elle redevient sérieuse et reprend le fil leur discussion tout en commençant à manger.

— Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ?

— Côté job ou côté mec ? Remarque, c’est finalement la même chose !

— Tu ne trouves pas que tu exagères un peu ?

La fourchette levée, Sabrina développe sa pensée.

— À peine ! Compare l’entretien de recrutement et la première rencontre avec un bellâtre : tu dois te vendre sans en faire des tonnes, écouter l’autre sans t’effacer, le valoriser sans l’encenser, paraître intéressée tout en laissant croire que tu as plein d’opportunités dans ton panier…

— C’est pas faux ce que tu dis, reconnaît Coralie avec une moue songeuse.

Son amie poursuit son exposé en forme de théorie.

— Et quand, épuisée, tu sors d’entretien ou que ta soirée se termine, tu n’es pas plus avancée pour autant ! Dois-tu relancer l’animal ou attendre qu’il t’appelle ? Et sous quel délai ? Et pour la suite ? Quelle attitude adopter ? Coucher ou pas coucher ? Lâcher sur le salaire ou rester accrochée à tes prétentions ? C’est un vrai parcours du combattant ! Pense donc que je dois recommencer les deux en même temps ! Ça me déprime !

— Oui, d’autant qu’on ne sait pas lequel est le plus simple des deux.

— Même quand tu crois avoir trouvé un mec ou un emploi, il faut encore le garder ! Une garce cherchera toujours à te le piquer.

— Et c’est pire pour le job, car là, un homme peut aussi vouloir prendre ta place.

— Tu oublies que ton chéri peut faire son coming-out ! Ce serait le pompon, tomber sur un gus qui vire sa cuti ! Tu imagines la culpabilité que tu te tapes jusqu’à la fin de tes jours ? Il est devenu pédé À CAUSE DE MOI !!!!!

Coralie éclate de rire à cette idée. Mais Sabrina a vu juste. Avec la saine libéralisation des mœurs, tout est à présent possible et dicible. »

A suivre ! 😊
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Merci à toutes et tous 😍
Agnès Boucher, Auteure & Blogueuse

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